LU POUR VOUS by CoolBee Ouattara « Les Monts de Kong » de Souboré Dali


Kong n’est plus une ville. C’est une rumeur. Un souffle qui traîne entre deux saisons, là où les cartes hésitent. Sory y retourne. Il n’a pas d’âge, juste une lassitude. Petit-fils de ceux qui ont vu la cité debout, il ne vient pas chercher des trésors. Il vient ramasser des échos. Il s’assoit au pied des blocs effondrés, l’ancienne mosquée, l ’ancien marché, l’ancien monde. Il ferme les yeux. Il tend l’oreille.

Les pierres parlent une langue granuleuse, usée par l’harmattan. Elles disent des noms d’artisans, des prix de sel, des versets à demi mangés. Une femme l’observe. Elle s’appelle Maïmouna, elle n’est pas gardienne, elle est veuve, veuve de Kong. Depuis que son mari, dernier calligraphe, est mort, elle garde les roseaux taillés. Ils ne servent plus, ils sèchent, comme elle d’ailleurs.

Elle donne à Sory une calebasse fêlée, dedans : du sable et trois tessons d’assiette bleue. « Voilà Kong », dit-elle. « Le reste est dans ta tête. Si tu l’as perdu, c’est que Kong est morte une seconde fois. » Sory quitte les lieux sans se retourner. Il a peur que le paysage s’efface s’il le regarde trop. À Bouaké, il tente d’expliquer. Les mots se dérobent, il dessine des lignes brisées, des cercles incomplets. On lui dit : « C’est abstrait ». Il répond : « Non. C’est une ville. » Il rentre à Abidjan. La ville est neuve, bruyante, pressée.

Sory marche avec sa calebasse, les gens le bousculent, un tesson tombe, se perd dans un caniveau. Il ne se baisse pas. Il pense : Kong vient de rapetisser encore. La nuit, il vide le sable sur son lit. Il s’allonge dessus. Il rêve de rues entières. Au réveil, le sable est dans ses cheveux, dans ses poches, dans sa gorge. Il comprend qu’on n’habite pas Kong. C’est Kong qui vous habite, comme une fièvre lente.

Souboré Dali refuse la reconstitution. Il ne nous montre pas Kong au temps de sa splendeur. Il nous inflige Kong au temps de son absence, c’est plus dur, mais peut-être plus juste. La mélancolie ici n’est pas le regret d’un passé doré, c’est la nausée du présent vide. Sory n’est pas un héros. C’est un endeuillé sans corps à pleurer. Il erre avec une calebasse fêlée comme d’autres portent une urne. L’objet est dérisoire, la conséquence d’une peine extrêmement immense et indicible.

Dali écrit comme l’eau use la roche. Il répète, il tourne, il revient. Le texte est finalement bas, lent, sans éclat. Les phrases s’effritent. « Veuve de Kong », « Les roseaux sèchent. Comme elle. » Ce n’est pas de la poésie, c’est de la vraie usure. Le Prix du Jeune Écrivain 2026 ne récompense pas une promesse. Il entérine un constat : cette génération n’hérite pas d’un pays. Elle hérite d’un trou sans fond, et elle doit apprendre à vivre avec.

Le SILA 16 disait : « Lire pour bâtir », le livre « Les Monts de Kong » répond : « Lire pour déblayer ». Avant de bâtir, il faut accepter le chantier. Il faut nommer les gravats. Dali le fait sans ciller, la fin quant à elle reste terrible : Sory ne construit rien. Il dort dans le sable, il devient lui-même une ruine habitée. C’est la seule honnêteté possible. Tout autre au final aurait été un mensonge. Pour l’âpreté, pour le refus de consoler, pour la maturité d’un jeune auteur qui sait que certaines plaies ne se ferment pas, elles deviennent le paysage, « Les Monts de Kong » ne vous laisse pas triste. Il vous laisse lucide, et c’est pire, ou mieux, parce que au moins vrai. On ne sait plus.

« Les Monts de Kong » de Souboré Dali, Prix National Bernard Dadié du Jeune Écrivain 2026. Editions Continents 2025.

CoolBee Ouattara