Jour 83 : Hegel regarde l’accord qui n’en est pas un – par Jacob Katina Koné


Chronique d’un deal largement négocié qui dit deux choses contradictoires, d’un Netanyahu qui dit oui et d’un guide suprême qui dit non, et d’un syllogisme géopolitique que personne n’ose formuler…

Georg Wilhelm Friedrich Hegel avait développé, dans sa Phénoménologie de l’Esprit, un concept que ses commentateurs ont toujours trouvé difficile à expliquer simplement mais que la réalité géopolitique illustre avec une régularité déconcertante : la négation déterminée. L’idée que ce qui s’oppose à une chose ne la supprime pas simplement, elle la révèle, elle la complète, elle lui donne sa définition par contraste. Le maître n’existe que par l’esclave. La paix n’existe que par la guerre. Et un accord ne se comprend vraiment que par ce qu’il refuse d’accorder.

Trump a dit que le deal avec l’Iran est largement négocié.
Iran a dit que l’uranium reste en Iran.
Trump a dit qu’Ormuz sera ouvert.
Iran a dit qu’Ormuz restera sous gestion iranienne.

Ces deux paires de positions ne peuvent pas être simultanément vraies dans la réalité physique. Mais elles peuvent coexister dans quelque chose de plus subtil et de plus révélateur, dans un accord qui dit que les deux parties ont obtenu ce qu’elles voulaient, parce que l’accord a été rédigé avec suffisamment d’ambiguïté pour que chaque partie puisse y lire sa propre version de la victoire.

C’est la négation déterminée appliquée à la diplomatie. L’accord ne résout pas la contradiction, il l’institutionnalise dans des formulations assez vagues pour être acceptables aux deux parties et assez précises pour être interprétées différemment par chacune.

Et Hegel, depuis son bureau imaginaire, hocherait la tête avec la satisfaction du philosophe qui voit sa thèse confirmée.

I. LE SYLLOGISME QUE PERSONNE N’OSE FORMULER OU HEGEL ET LA LOGIQUE DU DEAL TRUMPIEN

Permettez-moi d’être ici d’une rigueur qui fera peut-être grincer des dents mais que la logique pure impose.

Voici trois prémisses vérifiables.
Prémisse un : Netanyahu s’est opposé à chaque accord, chaque cessez-le-feu, chaque mémorandum qui ne répondait pas entièrement à ses conditions, la destruction irréversible des capacités iraniennes, l’élimination du programme nucléaire, la fin du Hezbollah comme force militaire. Il a bombardé le Liban pendant chaque cessez-le-feu. Il a construit des bases secrètes en Irak. Ses cheveux étaient en feu quand le mémorandum d’une page a été proposé.

Prémisse deux : Trump a dit aujourd’hui qu’il a eu un appel positif avec Netanyahu et que le deal est largement négocié.

Prémisse trois : Un accord que Netanyahu considère comme positif est, par définition, un accord qui répond suffisamment à ses exigences pour qu’il ne le sabote pas immédiatement.

Conclusion : Si cet accord est acceptable pour Netanyahu, il ne peut pas être acceptable pour l’Iran dans ses dimensions les plus fondamentales parce que les exigences de Netanyahu et les exigences de l’Iran sur le nucléaire sont structurellement incompatibles.

Ce syllogisme n’est pas de la mauvaise volonté envers l’accord. C’est de la logique. Et la logique dit que si Netanyahu dit oui, soit il ment sur son acceptation, soit l’accord contient quelque chose que l’Iran n’a pas encore vu ou que l’Iran a accepté sans que ses propres négociateurs l’aient annoncé.

Le guide suprême Mojtaba Khamenei a émis une directive aujourd’hui : l’uranium enrichi ne quittera pas l’Iran.
Et Trump dit que le deal est largement négocié.

Ces deux faits ne peuvent pas tous les deux être vrais sauf si le deal est largement négocié sur tout sauf sur la question centrale, ce qui n’est pas un deal mais un accord-cadre habillé en accord.
Hegel appelait cela la ruse de la raison et j’ai coutume à le répéter, cette façon dont les processus historiques produisent des résultats que personne n’avait exactement voulus, en utilisant les intentions des acteurs comme instruments de fins qui les dépassent.

II. LE GUIDE SUPRÊME ET SA DIRECTIVE OU CE QUE SIGNIFIE L’URANIUM RESTE EN IRAN

Mojtaba Khamenei a dit que l’uranium enrichi ne doit pas être envoyé à l’étranger.
Cette directive — prononcée précisément au moment où Trump annonce un accord — est soit le sabordage délibéré dudit accord soit la confirmation que l’accord ne prévoyait pas le transfert de l’uranium.
Dans les deux cas, elle dit quelque chose d’essentiel sur la nature de ce deal.

L’uranium est la raison de cette guerre. Trump l’a dit depuis le Jour 1 : il n’y aura pas d’arme nucléaire. Rubio l’a dit : la question nucléaire est la raison pour laquelle nous sommes là. Les quinze points américains le disaient. Le communiqué conjoint Trump-Xi le disait. La condition sine qua non de tout accord acceptable était, dans toutes les déclarations américaines des quatre-vingts derniers jours, la résolution de la question nucléaire.

Or le guide suprême dit que l’uranium reste en Iran. Et Trump dit que le deal est largement négocié. Il y a deux lectures possibles.

La première : Trump a capitulé sur la question nucléaire et a accepté un accord qui reporte la question à une négociation ultérieure, habillant cette capitulation en accord largement négocié pour pouvoir l’annoncer comme une victoire sans admettre qu’il n’a pas obtenu l’essentiel.

La deuxième : l’accord contient sur le nucléaire une formulation suffisamment ambiguë pour que Washington puisse dire qu’il a obtenu des garanties et que Téhéran puisse dire que son droit à l’enrichissement est préservé. Le classique accord diplomatique où chacun rentre chez soi avec sa version de la vérité.

Dans les deux cas, l’uranium reste en Iran. Et dans les deux cas, Netanyahu doit avoir obtenu suffisamment sur d’autres points pour tolérer cette réalité.

Hegel aurait dit : la vérité du maître se révèle dans ce que le maître accepte de laisser à l’esclave.

III. ORMUZ OUVERT ET GÉRÉ PAR L’IRAN OU L’ART DU PARADOXE DIPLOMATIQUE

Trump : le détroit d’Ormuz sera ouvert.
Iran : le détroit d’Ormuz restera sous gestion iranienne.

Ces deux phrases ne se contredisent pas nécessairement et c’est précisément là que réside le génie diplomatique de l’ambiguïté constructive.

Un détroit ouvert mais géré par l’Iran est un détroit où les navires peuvent passer mais selon des conditions définies par l’Iran. C’est ce que l’Iran appelait des nouvelles procédures. C’est ce que les armateurs appelaient l’incertitude. Et c’est ce que le Trésor américain avait menacé de sanctionner si des entreprises payaient des péages iraniens.

En d’autres termes : le détroit s’ouvre. L’Iran conserve un rôle de supervision qu’il peut appeler gestion. Les États-Unis peuvent dire qu’il est ouvert. Les navires passent. Tout le monde présente cela comme une victoire.

C’est de la diplomatie des mots soigneusement choisis cette pratique ancestrale qui consiste à trouver la formulation qui permette à chaque partie de rentrer chez elle avec sa version de la réalité sans que les deux versions entrent en collision frontale immédiate.

Ce type d’accord fonctionne jusqu’au premier incident dans le détroit, jusqu’au premier navire qui se fait arrêter par une canonnière des IRGC, jusqu’au premier capitaine qui recevra une demande de coordination iranienne que les États-Unis appelleront une violation et que l’Iran appellera une procédure normale.
Mais cet incident sera dans le futur. Aujourd’hui, le deal est annoncé.

Hegel appelait cela la réconciliation dans le concept, cette façon dont les contradictions qui ne peuvent pas être résolues dans la réalité immédiate sont réconciliées dans le langage, provisoirement, jusqu’à ce que la réalité les force à se manifester à nouveau sous une nouvelle forme. POINT.

IV. NETANYAHU POSITIF OU LA DÉMONSTRATION PAR L’ABSURDE

Je veux revenir sur ce point parce qu’il est le plus analytiquement révélateur de ce Jour 83.

Trump dit que son appel avec Netanyahu a été positif.
Netanyahu — l’homme dont les cheveux étaient en feu il y a deux jours à l’idée d’un accord qui reportait le nucléaire. Netanyahu — l’homme qui a bombardé le Liban pendant chaque cessez-le-feu pour empêcher toute normalisation prématurée. Netanyahu — l’homme qui voulait détruire l’infrastructure électrique iranienne et ramener le pays à l’âge de pierre. Netanyahu — l’homme qui disait avoir du travail à faire.

Cet homme a eu un appel positif avec Trump sur un deal avec l’Iran.
Deux lectures, toujours.

La première : Netanyahu a obtenu des garanties secrètes qui lui permettent de tolérer publiquement un accord que ses déclarations des jours précédents rendaient impossible. Ces garanties peuvent être des engagements américains sur la phase suivante une promesse que si l’Iran viole l’accord sur le nucléaire dans les trente jours de négociation, les opérations reprendront avec une intensité accrue. Une sorte de gâchette diplomatique que Netanyahu peut actionner à tout moment en provocant une violation.

La deuxième et c’est celle que la logique du syllogisme initial impose : si Netanyahu est positif, c’est que l’accord ne lui coûte rien d’essentiel. Et s’il ne lui coûte rien d’essentiel, c’est que l’Iran n’a pas obtenu les garanties sur le nucléaire qui étaient sa condition minimum.

Autrement dit : soit Netanyahu a obtenu beaucoup et l’Iran a accepté l’essentiel de ses demandes ce qui rend la signature iranienne mystérieuse. Soit Netanyahu a accepté un accord insuffisant parce qu’il a des garanties parallèles qui lui permettent de continuer sa propre guerre indépendamment du texte signé, ce qui rend l’accord fragile dans ses fondations.
Dans les deux cas, positif pour Netanyahu signifie problématique pour l’Iran.

Et si l’accord est problématique pour l’Iran, comment l’Iran l’a-t-il signé ?
À moins que l’Iran n’ait pas encore signé.
À moins que largement négocié ne signifie pas entièrement signé.
À moins que la distance entre ces deux formules ne soit exactement là où quatre-vingts jours d’histoire attendent encore d’être résolus.

V. ÉPILOGUE OU CE QUE HEGEL DIRAIT DE CET ACCORD

Hegel avait dit que l’histoire avance en crabe par contradictions, par négations de négations, par ces moments où ce qui semblait résolu se révèle n’être que la forme nouvelle d’une contradiction plus profonde.

Ce deal — si c’est un deal — est la négation de la guerre.

Mais cette négation ne résout pas la contradiction qui a produit la guerre.
L’Iran veut son uranium. Netanyahu veut la destruction irréversible des capacités iraniennes. Ces deux volontés sont aussi incompatibles ce soir qu’elles l’étaient le 28 février.

Ce qu’un accord d’une page, fût-il largement négocié, peut faire c’est suspendre le moment où cette incompatibilité doit être résolue par la force. Lui donner trente jours. Soixante jours. La durée d’un Hajj. La durée d’une campagne électorale.

C’est déjà quelque chose. C’est même beaucoup, mesurés en vies.
Mais Hegel aurait ajouté — avec la rigueur froide du philosophe qui n’a jamais confondu le provisoire avec le permanent — que la contradiction non résolue revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec de nouveaux acteurs. Avec les mêmes structures profondes.

400 personnes tuées depuis le cessez-le-feu du 7 avril.
Quatre ambulanciers tués au Liban aujourd’hui.
L’uranium toujours en Iran.
Netanyahu qui dit positif.
L’Iran qui dit gestion iranienne.
Et Trump qui a sauté le mariage de son fils pour rester à la Maison-Blanche.
Ce sacrifice personnel mérite au moins le respect.

Même si le deal qu’il annonce ressemble davantage à la réconciliation hégélienne dans le concept qu’à la paix dans la réalité.
Le concept est un début.
La réalité attendra.
Elle a toujours attendu.

Jacob Koné Katina, chroniqueur politique, Bingerville.