Sortir d’une représentation qui conduit à parler d’une Afrique éternellement victimisée et chaotique

Sortir d’une représentation qui conduit à parler d’une Afrique éternellement victimisée et chaotique

L’Afrique n’existe pas, il existe des Afriques

Au lendemain des indépendances, la représentation de l’Afrique se construit autour d’une somme d’idées recçues particulièrement négatives. Première idée reçue : il existe une Afrique. Deuxième idée reçue : l’Afrique, minée par les conflits ethniques, est condamnée à être éternellement chaotique. Troisième idée reçue : parce que son économie est rudimentaire, il lui sera impossible de vaincre la pauvreté. Quatrième idée reçue : trop faibles, les jeunes nations africaines subissent aujourd’hui encore l’influence des puissances étrangères qui leur imposent leurs choix et leurs valeurs.

Toutes ces idées reçues nourrissent l’afro-pessimisme. Mais, il existe une nouvelle idée reçue, celle que véhicule le livre de Jean-Michel Severino et Olivier Ray, « Le Temps de l’Afrique », paru en 2010 aux Editions Odile Jacob. Severino, ancien directeur de l’AFD (Agence Française de Développement), et Ray, économiste à l’AFD, construisent le narratif de l’afro-optimisme qui voudrait nous faire croire que le temps de l’Afrique est arrivé.

L’afro-pessimisme et l’afro-optimisme sont les deux versants d’un même regard biaisé sur l’Afrique pour une seule raison : l’Afrique n’existe pas, mais il existe des Afriques, c’est-à-dire 54 Etats indépendants qui, dans le nouvel ordre mondial qui se construit, n’ont pas tous les mêmes atouts, ni les mêmes urgences nationales, ni les mêmes défis à relever. L’afro-pessimisme et l’afro-optimisme empêchent de voir l’Afrique dans toutes ses diversités et de comprendre comment se jouent, dans chaque Etat, les mutations politiques, économiques, sociales, sociétales et sécuritaires désormais à l’œuvre sur le continent dans un contexte de mutation globale qui voit l’arrivée, sur le continent, de nouveaux partenaires.

La diversité du continent, un obstacle à son unité

Il existe un monde nouveau, post-Yalta, qui appelle des analyses qui intègrent davantage la diversité d’un continent en mutation. Or, les agendas politique et économique des puissances étrangères ne tiennent pas compte de la pluralité du continent. Je ne suis pas sûr que les stratégies d’influence des puissances étrangères sur le continent (Chine, Etats-Unis, Russie, Union Européenne, Monarchies pétrolières du Golfe, etc.) répondent véritablement à la soif de souveraineté des nouvelles générations africaines et aux besoins futurs des populations.

Les objectifs de développement durable et inclusif de chaque Etat africain s’effacent devant les agendas politique et économique des anciens et des nouveaux « amis » de l’Afrique. Pour reprendre un lieu commun des relations internationales, les Etats-Unis de Trump, la Chine de Xi-Jinping et la Russie de Poutine n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. A quel moment la diplomatie transactionnelle de Trump en République Démocratique du Congo sert-elle les intérêts des populations congolaises ? A quel moment l’arrivée de la Russie au Mali sert-elle les intérêts des populations maliennes ? A quel moment les prêts massifs chinois et, depuis le 1er mai 2026, la suppression par Pékin des droits de douane sur toutes les marchandises provenant de 53 des 54 pays d’Afrique, contribuent-ils à la souveraineté des Etats et au bien-être des populations ?

La préservation par les puissances étrangères de leurs intérêts propres sur le continent entrave l’établissement de partenariats équitables et responsables, ce qui affaiblit chaque Etat dans sa propre sous-région. C’est le cas du Mali tombé sous l’influence russe. C’est le cas de la RDC tombée sous l’influence des Etats-Unis de Trump. Ni le Mali, sous la menace du terrorisme malgré la présence des Russes,  ni la RDC, sous la menace du M23 et du Rwanda malgré le plan de paix imaginé par Trump, ne peuvent faire face à la situation sécuritaire.

Dans la Corne de l’Afrique, l’appétit croissant des pays du Golfe, conduit à une militarisation de la région et à l’aggravation des conflits. Les dynamiques conflictuelles sont une réalité dans certaines régions d’Afrique, avec trois conséquences : des populations qui subissent les pires catastrophes humanitaires et sanitaires, des Etats qui voient s’aggraver leur décrochage économique, alors que leur économie est- déjà fragile, et un continent dont l’insertion dans la mondialisation prend du retard. La diversité du continent reste un obstacle à son unité politique et économique.

Le grand marché unique continental, l’économie libérale en marche

L’Union Africaine (UA) porte, à travers la ZLECAf, le projet d’un grand marché unique continental qui, en s’appuyant sur les acquis des CER africaines, offre de nouvelles perspectives de développement. Les nombreux obstacles à la réalisation du projet de la ZLECAf sont de deux ordres : les obstacles politiques avec les fractures idéologiques et les obstacles économiques avec les écarts des niveaux de développement entre les pays membres de l’Union Africaine. La ZLECAf peut-elle incarner la voie africaine d’un libéralisme économique en marche partout sur la planète, même en Chine ?

Sûrement, si le vieux panafricanisme politique, un mythe trompeur qui se construit sur l’illusion qu’il existe une Afrique et un peuple noir, s’efface pour laisser la place à un panafricanisme économique pragmatique respectueux de la souveraineté de chaque Etat. Il n’est pas impossible d’imaginer une coopération entre des Etats qui choisissent des voix différentes pour construire leur souveraineté, notamment entre les Etats membres de la CEDEAO et les Etats (Mali, Burkina Faso, Niger) de l’AES (Alliance des Etats du Sahel).

La convergence existe entre des Etats qui, comme la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal, la Sierra Leone, le Gabon,  ont fait le choix de miser sur le développement du secteur privé comme le suggère la Banque Africaine de Développement. Le changement de paradigme voulu par le nouveau président de la BAD, le Mauritanien Sidi Ould Tah,  constitue le point de départ d’une Afrique nouvelle qui mise sur l’économie libérale et le développement du secteur privé pour réaliser sa transformation industrielle. En proposant de créer une nouvelle architecture financière capable mobiliser à très grande échelle les ressources pour le développement de l’Afrique, la BAD vient en appui au projet de la ZLECAf.

L’économie libérale peut-elle concurrencer l’idéologie ?

Au lendemain des indépendances, l’idéologie domine l’économie. Décolonisés, les peuples africains se laissent enfermer  dans un narratif qui leur parle d’« africanité » et véhicule le mythe de l’unité sans faille pour lutter contre l’ « impérialisme » économique et faire entendre leur voix sur la scène internationale.

Certains panafricanistes veulent  dépasser le stade de l’Afrique des nations et jeter les bases d’institutions supranationales. Aujourd’hui, les États africains, soumis à des influences étrangères, se regroupent à nouveau selon leurs affinités et leurs options politiques. L’économie libérale, si elle n’intègre pas le paradigme de la justice sociale et l’objectif de développement inclusif, ne pourra jamais concurrencer l’idéologie et transcender la diversité du continent.

Christian Gambotti

Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powe Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org