Avant d’entrer dans « Dja’nvouê », souvenons-nous de « L’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane. Dans ce roman, Samba Diallo, jeune africain tiraillé entre l’école étrangère et les valeurs de son terroir, finit par perdre la vie. Sa mort pose une question centrale : Comment résister à l’oppression sans perdre son âme ? La leçon de Cheikh Hamidou Kane est claire : la lutte ne vaut que si elle s’appuie sur la mémoire, la foi et la transmission. On ne renverse pas un système en l’imitant dans sa violence. On le dépasse en restant digne, en éduquant, en gardant le lien avec le peuple.
En ne donnant pas exactement dans les mêmes circonstances, c’est une tension semblable que Tiburce Koffi explore dans « Dja’nvouê ». « Dja’nvouê » est une œuvre emblématique de la littérature ivoirienne contemporaine, parce que le Prix Jean-Marie Adiaffi ne se donne pas à n’importe qui. Il honore ceux qui osent dire la Côte d’Ivoire telle qu’elle est, ceux qui prennent la langue et la tordent pour qu’elle dise la vérité des quartiers, des bureaux, des consciences… En avril 2026, c’est « Dja’nvouê » qui l’a emporté avec un million de francs CFA, certes. Mais surtout une consécration : la parole est revenue au conteur. « Dja’nvouê », en langue baoulé, c’est “ mon ami”.
Il plonge le lecteur dans une fresque sociale et politique où la révolte, la mémoire et la dignité collective se mêlent à la quête d’identité. L’histoire se déroule dans un royaume tenu d’une main de fer par une figure politique suprême : « Le Grand Timonier ». Un royaume en proie aux tensions sociales et politiques. Le décor oppose une grande ville presque moderne, centre du pouvoir où est concentré le développement, à des quartiers populaires qui gravitent autour. Dans ces espaces se côtoient le désespoir, la ruine, la pauvreté et les désillusions. Ils deviennent le théâtre d’une jeunesse en colère, confrontée à la misère, à la corruption et à la perte de repères.
Sur le plan de la critique, Tiburce Koffi dresse un portrait sévère du pouvoir. Il montre la violence politique à travers de nombreuses manifestations violemment réprimées par le pouvoir du Grand Timonier. Lors de l’une d’elles, Georges Mahadi perd son cadet Samuel, atteint d’une balle. L’auteur dénonce aussi la fracture entre les élites et les masses, ainsi que la manipulation du peuple par des élus locaux qui briguent des postes pendant deux à trois décennies sans apporter de réponse réelle aux attentes.
Le roman évoque également la résilience forcée face à l’incompréhension d’une lutte qui semble ne pas aboutir. Il aborde la portée symbolique du spirituel et des pratiques occultes dans les hautes sphères de l’administration. Des voix hantent Georges Mahadi durant son exil de douze années en France et l’appellent à rentrer. Le texte fait aussi mention des abus commis au palais royal par le Grand Timonier, incluant des actes de sodomie sur de jeunes filles et de jeunes garçons, que lui rapportaient ses encagoulés. Le petit groupe de résistants autour de Georges Mahadi et de ses ami(e)s de lutte y seraient même passé.
Face à cela, le récit met en avant des idées positives et des valeurs de résistance. Le récit suit un groupe de jeunes marginalisés qui décident de se soulever contre l’injustice et l’hypocrisie du pouvoir. « Dja’ nvouê ! » devient plus qu’un cri de révolte. Il symbolise une minorité motivée qui porte la colère du peuple et son désir de renaissance. À leur tête se trouvent Georges Mahadi et son colocataire Akatchi, rencontré à l’Université, devenu son ami et son fidèle compagnon de lutte. À travers leurs parcours, Tiburce Koffi montre la force de la solidarité face à l’oppression. La colère cède ici la place à l’organisation, à l’amitié et à la persévérance.
La mémoire collective et la transmission des valeurs africaines sont incarnées par plusieurs personnages. Le père de Georges Mahadi, sa mère, et « Le Maître » comme tous l’appelaient à l’Université, ont fait de Georges un homme de valeur à tout point de vue. Sur le plan religieux, « Mon Père Leforestier », doyen de l’église de leur communauté où le jeune Georges a fait ses classes primaires, a aussi joué un rôle. Ces figures représentent la transmission, la foi et l’éducation comme remparts. Elles empêchent la jeunesse de sombrer malgré le chaos. Comme Samba Diallo, Georges comprend que la vraie victoire passe par ce qu’on transmet.
Le roman s’achève sur une note de possible triomphe. La force qui pousse Georges à rentrer près des siens se traduit plus tard par l’aboutissement de son combat mené contre la paupérisation, l’injustice, les inégalités et la souffrance qu’endurait le peuple. Le retour d’exil n’est pas une fuite, mais un devoir.
Sur la forme, Tiburce Koffi mêle réalisme cru et poésie engagée. Son écriture est à la fois populaire et philosophique, donnant voix à ceux que la société réduit au silence. Le roman devient une métaphore de la Côte d’Ivoire postcoloniale, en quête de vérité et de réconciliation. L’auteur passe de l’individuel au collectif, de la douleur intime à la renaissance sociale et spirituelle. En un seul mouvement, le roman traverse l’amour, la foi et la révolte, pour raconter la marche d’un peuple.
« Dja’nvouê » de Tiburce Koffi, Éditions Eburnie 2025, avec la contribution de Richard Alouan (Lu et résumé).
