Chronique du lundi – Son PND 2026-2030 fait-elle de la côte d’ivoire le laboratoire d’une Afrique nouvelle, à la fois libérale et sociale ?

Le PND 2026-2030 de la Côte d'Ivoire opère un changement de paradigme en confiant 70,2 % de son financement au secteur privé, soutenu par une dette publique classée la plus sûre d'Afrique subsaharienne. Cette solide dynamique libérale permet à l'État bâtisseur de dégager les marges budgétaires nécessaires au financement de politiques sociales inclusives.

Le choix de l’économie

L’économie, en particulier la « main invisible » du marché qui en est la forme la plus libérale, ne suffit pas pour gouverner un pays, assurer le bonheur des populations et l’égalité des chances. Il faut, pour gouverner un pays, un Etat qui édicte les règles de droit (lois, décrets, etc.) qui s’imposent au corps social et à lui-même, garantit l’ordre public, assure la sécurité et rend la justice. Il faut un gouvernement qui définit les grandes orientations des politiques publiques. Mais, l’Etat est impuissant, s’il ne dispose pas d’une économie solide qui permet de financer les politiques publiques.

Une même conviction nourrit la pensée politique des deux présidents bâtisseurs que sont Félix Houphouët-Boigny, en 1960, et Alassane Ouattara, en 2011 : dans la hiérarchie des priorités qui permettent de bâtir une grande nation, l’économie occupe la première place. L’action politique doit donc avoir pour but le développement économique avec, en parallèle, la volonté de se projeter hors de l’appartenance ethnique et de l’ancrage territorial.

En 1960, lorsqu’il devient le premier président de la jeune nation ivoirienne qui vient de naître, Félix Houphouët-Boigny dénonce les agitateurs qui, dans une vision à court terme, instrumentalise la conscience ethnique, tribale et territoriale, terreau de la division, pour arracher le pouvoir à un ennemi. Il sait que la Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’agitateurs, elle a besoin de bâtisseurs. Depuis qu’il est au pouvoir, Alassane Ouattara ne dit pas autre chose.

Le bilan du président bâtisseur

Le bilan économique du Président Alassane Ouattara, soutenu par la consolidation budgétaire, un accroissement de la mobilisation des recettes et un développement du secteur privé, est plutôt flatteur. Sur le plan interne, cette réussite est le résultat des réformes économiques néolibérales engagées depuis 2011, notamment en matière de discipline budgétaire, mobilisation des recettes, gestion de la dette et création d’un climat favorable aux affaires.

Première économie de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire bénéficie de la confiance du FMI et des marchés financiers ; elle est devenue la destination privilégiée des investisseurs internationaux, ce qui permet de définir un nouveau paradigme dans la définition de l’architecture financière du PND 2026-2030. Après avoir réalisé des investissements massifs dans les infrastructures économiques, le gouvernement demande au secteur privé de prendre le relai de l’Etat dans le financement de la croissance.

Sur un investissement global de 114 838,5 milliards FCFA, il est demandé au secteur privé de contribuer à hauteur de 70,2 % au financement du PND 2026-2030, 29,8% étant apportés par le secteur public, a précisé le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, à l’issue du Conseil des ministres du 4 février 2026. Le gouvernement table sur une croissance de 7,2% sur la période 2026 -2030, avec un taux d’investissement de 25,4% du PIB en 2026, porté à 34,5% du PIB en 2030.

S’agit-il d’un simple optimisme béat que rien de concret ne vient étayer ? Alors que le fardeau de la dette s’alourdit en Afrique, provoquant ou suscitant des risques de crise financière, la Côte d’Ivoire parvient à préserver les acquis du développement obtenus au cours des années Ouattara, car son endettement reste soutenable.

Signe révélateur de cette soutenabilité de la dette ivoirienne, la dette publique vient d’être classée la plus sûre d’Afrique subsaharienne, Lors d’un conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI), tenu le 24 juin, et qui portait sur l’analyse de viabilité de la dette ivoirienne, l’institution financière multilatérale a reclassé le pays dans la catégorie « risque faible » de surendettement, aussi bien pour sa dette extérieure que pour sa dette publique globale.

Il s’agit d’une première en Afrique subsaharienne, ce qui renforce la capacité d’endettement de l’État ivoirien et sa crédibilité financière auprès des investisseurs internationaux. Concrètement, alors que la dette de l’administration centrale représentait 59,5% du PIB en 2024, elle était descendue à 57,1% du PIB en 2025.

Les réformes néo-libérales de la politique économique mise en œuvre tout au long des années Ouattara, dans le droit fil des allègements et annulations obtenus dès 2012 dans le cadre de l’initiative PPTE ont permis de mieux encadrer l’endettement, accroître les ressources intérieures et dégager davantage de marges budgétaires pour financer les Plans nationaux de développement (PND).

Le rôle de l’Etat

Lorsque le gouvernement demande au secteur privé de contribuer à hauteur de 70,2 % au financement du PND 2026-2030, il exprime une conviction forte : une croissance inclusive et durable, créatrice de richesses et d’emplois, est nécessairement portée par l’investissement privé dans un cadre stable et prévisible que l’État garantit. S’en remet-il pour autant à la « main invisible » du marché pour construire un développement véritablement inclusif et améliorer les conditions de vie des populations ivoiriennes ? Evidemment, non.

La Côte d’Ivoire est devenue un pays riche dans lequel vivent des populations pauvres qui n’ont aucun espoir de sortir de la pauvreté, si l’Etat n’assume pas ses fonctions régaliennes dans le domaine des politiques sociales. S’il ne faut pas tout attendre de l’Etat, une nation ne peut pas se construire sans l’Etat. Si l’investissement privé demande à l’Etat de garantir un cadre stable et prévisible, les populations demandent à l’Etat de garantir un accès pour tous aux services de base.

Il ne s’agit pas d’opposer l’Etat et le secteur privé, les deux sont les acteurs indispensables pour atteindre l’objectif que vise le gouvernement ivoirien : atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 à travers le PND 2026-2030. Ce changement de paradigme économique, largement théorisé par le nouveau président de la BAD, le mauritanien Sidi Ould Tah, vise à sortir de l’architecture financière actuelle du continent qui, selon la BAD, est « inadéquate et inadaptée », car le problème ne réside pas dans la rareté des ressources, mais bien dans leur mobilisation.

Justin Koffi Ngoran, député RHDP d’Attiégouakro, une zone rurale, établit le constat suivant : « Il existe bien un « Agenda 2063 » qui développe la vision d’une Afrique prospère. Mais, les résultats, notamment en matière d’industrialisation et d’accès aux services de base, sont encore peu probants. La pauvreté s’accroît comme en témoignent les deux chiffres suivants : l’Afrique subsaharienne crée seulement 3 millions d’emplois par an quand il faudrait en créer 25 millions et en 2030, la région subsaharienne concentrera 90 % de l’extrême pauvreté mondiale.

La Côte d’Ivoire s’en sort mieux, car, depuis 2011, des réformes néolibérales ont permis de diversifier l’économie ivoirienne et renforcer sa résilience. Tous les indicateurs économiques et budgétaires sont jugés favorables, avec l’augmentation des revenus propres de l’Etat et un faible risque d’endettement. La situation économique va permettre, dans le cadre du PND 2026-2030, de financer les politiques sociales.

Dans mon esprit, pour être un président social, il faut d’abord être un président bâtisseur. La création des richesses doit précéder la redistribution. » Houphouët-Boigny avait dit : « Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. Et pour ce faire, il doit, avant tout, contribuer à créer ces richesses. »

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org