Chronique du lundi – Côte d’Ivoire, un nouveau modèle de croissance qui refuse de choisir entre l’etat et le marche

Le modèle économique ivoirien, ou « ouattarisme », rejette le dualisme dogmatique entre l'État-stratège et l'économie de marché pour orchestrer leur complémentarité. Face à l'hégémonie historique des capitaux étrangers maintenant le continent en marge, la Côte d'Ivoire amorce une rupture structurelle à travers son ambitieux Plan national de développement (PND 2026-2030).

L’Etat ou le marché ?

Lorsqu’il est question de développement, les scénarios du vieux monde opposent toujours l’Etat et le marché en laissant croire qu’il faudrait choisir entre une économie planifiée qui, dans sa version intégrale, a montré les limites de la glaciation socialo-communiste de l’économie, et une économie libérale, dont les excès de la liberté d’entreprendre et de la concurrence conduisent à s’en remettent à la « main invisible » pour réguler le marché, alors qu’ on sait qu’elle contribue à aggraver les inégalités.

Dans le vieux monde africain, les jeunes nations qui venaient d’accéder à l’indépendance, ont laissé l’Etat agir seul, ce que permettait l’avènement du parti unique de type marxiste ou non. L’économie planifiée et l’économie de marché apparaissent aujourd’hui encore comme deux modèles irréconciliables. Depuis 2011, les choix faits par le gouvernement ivoirien montrent qu’il n’est pas question de s’en remettre l’exemple de la Côte d’Ivoire montre que, sur la question du développement, il n’est pas question de s’en remettre à une économie entièrement planifiée ou de laisser le marché agit seul.

La philosophie économique du « ouattarisme », dans le prolongement de l’« houphouétisme », consiste à articuler l’action stratégique de l’Etat et les mécanismes du marché de façon à organiser leur complémentarité au service d’un développement inclusif et durable. L’économie d’une nation ne doit jamais être entièrement libérale, dès l’instant qu’elle privilégie la rentabilité à court terme en favorisant l’exportation de matières premières brutes ; elle ne doit jamais être entièrement planifiée, ce qui freine l’initiative privée, annule les mécanismes de compétitivité et de concurrence, affaiblit  l’innovation.

L’économie africaine en marge de l’économie mondiale

Dans les années postcoloniales, les Etats africains qui choisiront un modèle de développement capitaliste sont incapables de s’inscrire dans une vision à long terme. Ils resteront, jusqu’à une date récente, enfermés dans le rôle subalterne de pays exportateurs de matières premières brutes et fournisseurs d’une main-d’œuvre bon marché, afin de servir les seuls intérêts économiques des pays riches et des multinationales étrangères.

Aujourd’hui encore, l’économie africaine reste en marge de l’économie mondiale, Elle est assignée à une place qui se situe dans une zone grise à la périphérie capitaliste.  L’emprise des puissances étrangères (Chine, Etats-Unis, Russie) sur l’économie mondiale l’oblige à exporter ses matières premières brutes vers les industries de transformation situées hors du continent. Conséquence : l’Afrique n’est pas encore la principale bénéficiaire de la croissance africaine qui, pourtant, est bien réelle. Comment  sortir de la marginalité ?

Une sortie de la marginalité

L’architecture financière du PND ivoirien 2026-2030 définit une trajectoire de sortie de la marginalité capitalistique avec un développement financé à 70 % par le secteur privé. La volonté politique existe, Alassane Ouattara ayant créé, depuis son accession à la magistrature suprême en 2011, les conditions qui permettent aux entreprises ivoiriennes de s’inscrire dans une logique de développement fondée sur le renforcement de leur capacité d’investissement, afin de produire localement à grande échelle.

Le PND 2026-2030 constitue une étape décisive qui modifie le paradigme de financement de l’économie ivoirienne. Pour Nialé Kaba, nommée à la tête du portefeuille des Affaires étrangères et de la Coopération internationale lors du remaniement du 26 janvier dernier, le PND 2026-2030, qu’elle a largement contribué à dessiner lorsqu’elle était ministre de l’Économie, du Plan et du Développement, prévoit une industrialisation accélérée et une promotion de l’entrepreneuriat fondées sur l’anticipation des besoins du marché du travail.

L’industrialisation, avec la création de champions nationaux et un réseau dense de PME et de PMI, afin de créer des emplois et favoriser l’insertion des jeunes, est une priorité absolue qui passe nécessairement par le renforcement du secteur privé. Le PND 2026-2030, pour des raisons de sécurité alimentaire et de souveraineté, met aussi l’accent sur la modernisation de l’agriculture, qui représente 20% du PIB.

L’objectif de transformation locale des matières premières brutes, agricoles ou extractives, se heurte à l’hégémonie historique des capitaux occidentaux (Etats-Unis, Europe) et à l’arrivée massive des capitaux des puissances capitalistes émergentes, (Chine, monarchies pétrolières du Golfe, Turquie, Inde), qui restent les principaux acteurs de la croissance africaine. Protégés par des contrats léonins, ces acteurs n’entendent pas rogner sur leurs profits et voir leurs rentes diminuer.

L’attractivité de la Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire vient d’enregistrer des engagements financiers d’un montant de 80 milliards de dollars au terme de la première journée du groupe consultatif des partenaires au développement et des investisseurs consacrés au financement de son Plan national de développement (PND) 2026-2030. Le vice-président ivoirien, Tiémoko Meyliet Koné, à l’issue de la première journée de la table ronde a constaté avec satisfaction que « les propositions enregistrées s’élèvent à 80 milliards de dollars américains, soit environ quatre fois le montant des financements recherchés. »

Le Groupe Consultatif pour le financement du Plan National de Développement 2026-2030 prévoyait une mobilisation de 20 milliards de dollars, un montant pulvérisé avec un niveau d’engagement qui traduit, selon Tiémoko Meyliet Koné, une « forte marque d’adhésion aux priorités de développement de la Côte d’Ivoire » et montre bien « l’attractivité de la Côte d’Ivoire » », un modèle de stabilité politique et de gestion budgétaire rigoureuse.

Le montant total des investissements prévus pour la période 2026-2030 est estimé à 205 milliards de dollars, deux fois le volume financier du précédent PND, 30% étant financés par le secteur public et 70% par le secteur privé. Parce qu’elle est devenue la première économie de l’Afrique de l’Ouest, avec l’une des croissances les plus solides de la région, – 6,5 % de moyenne ces dernières années -, parce qu’elle maîtrise son endettement, – la dette de la Côte d’Ivoire est devenue la plus « sûre » d’Afrique -, ce montant de 205 milliards d’investissement sur les cinq prochaines années n’est pas impossible à atteindre.

Vers une « grande Côte d’Ivoire » ?

Alassane Ouattara veut accomplir un quatrième mandat qui lui permettra d’assurer la « transmission générationnelle » avec la promesse de léguer à ses successeurs une « grande Côte d’Ivoire ». Il compte, pour réduire les inégalités, consolider un modèle de croissance qui repose sur l’industrialisation du pays et la création massive d’emplois. Le but est de hisser la Côte d’Ivoire au rang de pays à revenu intermédiaire supérieur d’ici à cinq ans.

Pour cela, il cherche à organiser la complémentarité de l’action de l’Etat-stratège et celle du secteur privé, véritable moteur de la croissance dans les économies modernes. L’économie de marché sera toujours à la recherche de la rentabilité immédiate, l’Etat est dans l’obligation de financer des domaines qui constituent le socle d’une nation (la santé, l’éducation, la sécurité, les infrastructures économiques). L’équilibre à trouver, dans l’intérêt de la nation et des populations, entre le rôle de l’Etat et celui du marché, constitue l’un des enjeux de notre modernité.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org