LU POUR VOUS By CoolBee Ouattara « Un tournant de la vie » de Christine Angot.

hronique littéraire de CoolBee Ouattara sur Un tournant de la vie de Christine Angot (Flammarion, 2018). Le roman s'ouvre sur les retrouvailles fortuites dans la rue, après neuf ans de séparation, entre la narratrice (écrivain) et Vincent (chanteur). Bien qu'elle vive avec Alex (ingénieur du son et ami de Vincent), cette rencontre ravive un désir intact et installe un triangle amoureux classique. L'originalité du livre réside dans son traitement : l'intrigue progresse presque exclusivement par le langage (dialogues, SMS, non-dits).

« Je traversais la rue… Vincent passait sur le trottoir d’en face. Je me suis arrêtée au milieu du carrefour. J’étais là, figée. Le cœur battant. Je regardais son dos qui s’éloignait. Torse large, hanches étroites, il avait une stature impressionnante. J’aurais pu courir, le rattraper. Il a tourné au coin de la rue. Je suis restée debout, les jambes coupées. Les yeux fixés sur la direction qu’il avait prise. Je tremblais. Je n’arrivais plus à respirer. J’ai pris mon téléphone dans mon sac, j’ai appelé une amie ». C’est cette rencontre fortuite après neuf (09) ans de séparation qui déclenche tout le roman.

À travers l’histoire apparemment simple d’un retour amoureux, « Un tournant de la vie » de Christine Angot explore avec une minutie troublante la manière dont le désir met en marche la machine du langage. Le roman s’ouvre sur la rencontre fortuite entre une femme écrivain et Vincent, chanteur, qu’elle n’a pas revu depuis neuf (09) ans. Cette nouvelle rencontre de rue, que dis-je, ce croisement suffit à la bouleverser. Or cette femme vit déjà avec Alex, ingénieur du son et ami de Vincent. De cette situation triangulaire, aussi vieille que la littérature, Angot tire une matière romanesque d’une grande tension, non pas par l’action mais par la parole.

Le récit est en effet presque entièrement porté par les dialogues. Entrecoupés de brèves notations matérielles : une veste beige, un fauteuil en rotin, l’air de Paris et de répétitions assumées comme « On a fait l’amour », le texte suit comme un sismographe les oscillations du cœur. Ces détails discrets, tantôt joyeux tantôt mélancoliques, viennent interrompre la panique initiale et donnent au livre son effet de réalité. Nourrie de références à Fitzgerald, à Jules et Jim et surtout à Marivaux, Angot construit un temps dramatique très resserré où neuf (09) années de séparation semblent s’effacer d’un coup, tant le désir est resté intact. Comme dans la comédie classique, l’enjeu n’est pas tant ce qui arrive que la manière dont on le dit.

Le grand intérêt du roman tient à cette ambition : faire du langage le véritable sujet. L’auteur ne raconte pas l’amour, elle le fait entendre. SMS, conversations coupées, persuasion, prière, insulte, tous les registres de l’oralité contemporaine sont convoqués pour montrer comment trois personnes tentent d’exister en se parlant. Entourés d’une amie confidente, les trois protagonistes rejouent une forme de « machine à mariage » marivaudienne où l’épreuve, le secret et le piège servent moins à renverser la situation qu’à éprouver la solidité des échanges verbaux. La question « Que faire ? » n’a pas de réponse immédiate. En attendant le choix, Vincent, Alex et la narratrice s’aiment, ne savent pas s’aimer, et passent leur temps à essayer de le dire. La parole devient ainsi une épreuve de vérité. La narratrice elle-même le formule : elle ne peut parler à l’un, elle n’arrive pas à parler avec l’autre, et pourtant c’est en parlant qu’elle finira par savoir. Écrire, parler, aimer se répondent. Elle affirme d’ailleurs n’avoir pu écrire que depuis qu’elle a connu un troisième homme, le père de sa fille. Le roman suggère ainsi que la force vitale ne se libère que dans l’acte d’énonciation.

Cette entreprise formelle est admirable. L’auteur réussit à conférer une densité rare à ce qui pourrait n’être qu’une banale histoire de triangle. En refusant le jugement et en se mettant à distance d’elle-même, elle atteint une forme de dépersonnalisation. Le lecteur est happé parce que la crise intime devient soudain une question qui le concerne : comment les mots trahissent, réparent, construisent le lien.

Pour autant, cette radicalité a un prix. Le choix de privilégier le dialogue au point de délaisser la narration rend le texte parfois répétitif et éprouvant. Les tics de langage, la circularité des échanges peuvent donner l’impression d’un bavardage plus que d’une progression. De plus, l’autofiction revendiquée, caractéristique de l’œuvre de Christine Angot, brouille constamment la frontière entre l’intime et le littéraire. L’intensité qui en résulte peut aussi être lue comme une forme d’exhibition. Enfin, en refusant toute distance morale, le roman laisse le lecteur seul face à la confusion des personnages, sans autre boussole que le flux des phrases.

Au fond, « Un tournant de la vie » est moins un roman sur l’amour que sur ce qui se passe quand les amants parlent. C’est une enquête sur les mots, sur leur pouvoir de créer et de détruire. En cela, Christine Angot réussit un livre exigeant, vivant, où le l’art de parler d’Amour avec finesse devient l’outil pour ausculter le désir.

« Un tournant de la vie » de Christine Angot ; Flammarion 2018.