« J’ai égaré mon nom précédé de Ode aux pères » d’Abdul Ali War est un recueil poétique où se répondent mémoire, deuil et espérance. Le livre s’ouvre sur une adresse solennelle aux ancêtres, puis se déploie autour de deux grandes blessures de notre temps : la perte des repères et l’exil des corps africains en Méditerranée.
Dès Ode aux pères, le poète plante le décor d’une filiation. Il ne s’agit pas d’une simple évocation nostalgique mais d’un acte de reconnaissance. Les pères sont ceux qui ont porté la langue, les joutes orales, les rites d’initiation, les lois non écrites qui tenaient la communauté. Abdul Ali War les invoque comme des colonnes. Leur voix résonne dans les veillées, dans la poussière des arènes, dans le souffle du griot. En les honorant, il cherche à rattacher le présent à une chaîne qui risquerait de se rompre. L’ode donne au recueil sa gravité : avant de parler du monde qui s’effondre, il faut nommer ceux qui l’ont tenu debout.
La partie centrale du recueil bascule ensuite dans l’actualité la plus tragique : « L’Afrique se meurt en Méditerranée ces jours-ci ». Le poète fait de la traversée des migrants la « grande odyssée de notre temps ». Il décrit des naufrages, aussi en fait-il la trame même du temps. La mer n’est plus une frontière géographique mais une page d’histoire qu’on écrit avec des corps. Les embarcations de fortune, les appels au secours, les noms que l’on ne retrouvera jamais deviennent des figures poétiques. Dans ce mouvement, « j’ai égaré mon nom » prend tout son sens : l’exil arrache d’abord l’identité. Partir, c’est quitter son nom, sa terre, sa langue, et risquer de devenir un chiffre dans un communiqué. Le poète rend aux disparus une humanité en les inscrivant dans le vers. Il refuse que la tragédie se banalise en statistiques.
Entre « l’ode aux anciens » et « l’élégie des noyés », Abdul Ali War insère le chant de son enfance peule. Il convoque les joutes, les danses, les rites de passage, les troupeaux, la parole sous l’arbre à palabres. Cette enfance n’est pas idéalisée : elle est matière vivante, couleurs, sons, odeurs. Elle fonctionne comme un contrepoint. Face à la Méditerranée-tombeau, il dresse la savane-berceau. Face à la dispersion, il oppose la communauté rituelle. Le poète montre ainsi que l’Afrique n’est pas réductible à ses drames. Elle est aussi une culture qui résiste parce qu’elle se transmet.
La puissance du livre tient à cette triple articulation. D’abord, la langue. Abdul Ali War travaille une poésie à la fois oratoire et dépouillée. Les anaphores, les répétitions, les images simples donnent un effet d’incantation proche du chant funèbre et du récit épique. Ensuite, la portée politique. En liant la crise migratoire à la question du nom et de la mémoire, il déplace le débat : il ne s’agit pas seulement de secourir des corps, mais de préserver des histoires. Enfin, la cohérence symbolique. Les pères, l’enfance, la mer forment un cycle : transmission, enracinement, rupture.
On peut cependant relever deux limites. Par moments, la volonté de tout embrasser : hommage, enfance, actualité donne une impression de tout dire à la fois. Le passage de l’ode à la chronique des noyés est puissant mais gagnerait parfois à être plus cousu, pour que le lecteur sente mieux la continuité. Par ailleurs, le ton très solennel, nécessaire au sujet, peut à la longue donner une impression d’uniformité. La douleur, quand elle est dite uniquement sur le mode lyrique, risque d’enfermer le poème dans une plainte sublime et d’éloigner le concret des luttes.
Malgré cela, « J’ai égaré mon nom » reste un livre nécessaire. Il ne se contente pas de pleurer : il nomme. Il ne se contente pas de célébrer : il alerte. En faisant de la Méditerranée le lieu où se joue l’identité africaine contemporaine, et de l’ode aux pères le rempart contre l’oubli, Abdul Ali War propose une poésie d’engagement qui ne renonce ni à la beauté ni à la colère. C’est un livre pour retrouver un nom quand tout pousse à le perdre.
« J’ai égaré mon nom précédé de ode aux pères » d’Abdul Ali War, Editions Obsidiane /Le Mateau & La Lyre 2020
