Burkina Faso : comment la junte a fabriqué un mensonge d’État pour faire taire une journaliste et compromettre Abidjan


Une enquête de Reporters sans frontières révèle l’implication directe du ministre burkinabè de la Défense dans une campagne de haine visant la reporter de Sky News Yousra Elbagir. Au cœur du dispositif : une milice numérique proche du pouvoir, le Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), et une manœuvre visant à salir jusqu’au Vice-Premier ministre ivoirien, ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara. Un épisode qui illustre, une fois de plus, la stratégie de tension permanente entretenue par Ouagadougou envers son voisin ivoirien pourtant premier refuge des Burkinabè fuyant le jihadisme.

Ouagadougou / Abidjan. Le 10 avril 2026, Sky News diffuse un reportage tourné dans la capitale burkinabè, dressant le portrait d’un pays sous chape de plomb, où la liberté de la presse recule à mesure que la situation sécuritaire se dégrade.
En quelques heures à peine, son autrice, la journaliste britannico-soudanaise Yousra Elbagir, qui venait pourtant d’interviewer le capitaine Ibrahim Traoré en personne début avril, devient la cible d’un déferlement organisé sur les réseaux sociaux burkinabè : montages photo, fausses rumeurs d’éviction de sa chaîne, accusations de corruption forgées de toutes pièces.

Ce déchaînement, présenté par ses instigateurs comme un sursaut citoyen spontané, n’avait rien d’improvisé. C’est ce que révèle une enquête approfondie de Reporters sans frontières (RSF), publiée fin juillet 2026, qui remonte le fil de cette campagne jusqu’à ses commanditaires et jusqu’au sommet de l’État burkinabè.

Une milice numérique, bras armé de la junte

Au centre du dispositif : le Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), un collectif d’activistes pro-junte qui se présente comme un mouvement de patriotes bénévoles, mais que RSF décrit comme une structure organisée, dotée de relais jusque dans l’appareil sécuritaire. Son fer de lance dans l’affaire Elbagir, l’activiste Wangnin Zerbo, a consacré à lui seul une vingtaine de publications à la journaliste en moins de deux semaines, allant jusqu’à la représenter sous des traits monstrueux dans des photomontages diffamatoires.

L’enquête ne s’arrête pas là. En analysant les numéros de téléphone extraits d’un groupe WhatsApp baptisé « Aigle », dont plusieurs échanges avaient fuité en ligne au début de l’année, les journalistes de RSF ont identifié, aux côtés de plusieurs cyberactivistes bien connus, celui du ministre burkinabè de la Défense lui-même, Célestin Simporé, désigné par son grade de général dans les conversations.

Une accusation fabriquée contre le vice-premier ministre ivoirien Téné Birahima Ouattara

C’est dans ce même groupe que le ministre burkinabè apparaît, selon RSF, comme l’instigateur d’une opération de désinformation visant nommément son homologue ivoirien, le vice-Premier ministre et ministre de la Défense de Côte d’Ivoire, Téné Birahima Ouattara.
La consigne, transmise aux membres du groupe après une attaque terroriste survenue au Burkina Faso, était limpide : faire croire qu’un numéro attribué au vice-premier ministre ivoirien avait été retrouvé dans le téléphone de l’un des assaillants. Les militants du BIR-C s’exécutent aussitôt, se félicitant mutuellement d’avoir « bien reçu » la consigne et de s’être mis « à la tâche ».

L’objectif d’une telle manœuvre est transparent : faire porter à Abidjan une responsabilité dans l’insécurité qui frappe le Burkina Faso, alors même qu’aucun élément tangible n’est jamais venu étayer cette accusation.

Des menaces qui précèdent souvent la répression

RSF documente une mécanique répétée : la mise en cause publique d’un journaliste par les figures du BIR-C précède, à plusieurs reprises, des mesures bien réelles de la part des autorités.

Le journaliste Guézouma Sanogo, qui avait dénoncé la mainmise du pouvoir sur les médias publics, est arrêté deux jours après avoir été visé par l’un de ces militants ; il passera quatre mois entre les mains de l’armée. Un autre confrère, accusé d’avoir critiqué le capitaine Traoré, reçoit un ordre de réquisition militaire un mois après un avertissement similaire.

Quant au journaliste d’investigation Atiana Serge Oulon, directeur du média L’Événement, il est enlevé en juin 2024 ; l’un des activistes du groupe se félicite alors publiquement du sort réservé à ce « propagandiste ». Il restera détenu au secret, selon RSF, au moins jusqu’à la fin de l’année 2025.

Interrogés sur leurs méthodes, ces cyberactivistes se défendent de toute coordination avec le pouvoir, se présentant comme de simples patriotes agissant en essaim, « sans rémunération » ni « contact avec les autorités ». Les échanges du groupe « Aigle », eux, racontent une tout autre histoire.

Une hostilité entretenue envers Abidjan

Cette affaire s’inscrit dans un climat plus large de défiance entretenue par Ouagadougou à l’égard de la Côte d’Ivoire , une défiance à sens unique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en 2022, les autorités ivoiriennes n’ont pourtant jamais cessé d’accueillir les populations burkinabè fuyant les violences jihadistes : plusieurs dizaines de milliers de réfugiés sont installés dans le nord du pays, où l’État ivoirien a financé des sites d’accueil, tandis qu’une importante diaspora burkinabè vit et travaille sur le sol ivoirien.

Cette coopération n’a pourtant pas empêché la junte burkinabè d’accuser à intervalles réguliers la Côte d’Ivoire d’héberger, voire de financer, des opposants et des « comploteurs » cherchant à renverser le régime ; accusations qu’Abidjan a systématiquement démenties.

Une enquête de l’Agence ivoirienne de presse (AIP) publiée fin juillet a par ailleurs mis au jour comment des cyberactivistes burkinabè détournent l’actualité ivoirienne pour fabriquer et diffuser de fausses informations visant le pays voisin. Face à ces tentatives répétées de déstabilisation du narratif régional, les services ivoiriens affirment maintenir une vigilance constante, entre vérification systématique des rumeurs les plus virales et suivi des incidents frontaliers impliquant des éléments armés burkinabè.

L’affaire Elbagir, par son mode opératoire , un récit forgé de toutes pièces, relayé en cascade par une milice numérique jusqu’à impliquer un ministre ivoirien , illustre à quel point cette relation entre les deux pays reste, côté burkinabè, instrumentalisée à des fins de politique intérieure, quitte à sacrifier la vérité et la sécurité d’une coopération régionale que Abidjan continue, malgré tout, d’entretenir.

Philippe KOUHON