Chronique du lundi – le RHDP : de simple coalition électorale à la construction du parti, une manière nouvelle de faire de la politique en côte d’ivoire


Petit historique des grands partis politiques ivoiriens

Sans sous-estimer l’importance des petits partis qui incarnent des sensibilités politiques dont la démocratie a besoin, les trois grands partis ivoiriens sont, par ordre de création : 1) Le  Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), fondé en avril 1946 par Félix Houphouët-Boigny. Le PDCI-RDA, qui a conduit le pays à l’indépendance, a été le parti unique au pouvoir de 1960 à 1990. 2) Le Front Populaire Ivoirien (FPI), créé en 1982 dans la clandestinité par Laurent Gbagbo. 

Lors de l’instauration  officielle du multipartisme par le président Félix Houphouët-Boigny le 30 avril 1990, le FPI a incarné la principale force d’opposition légale avant d’accéder à la présidence en 2000. 3) Le Rassemblement des Républicains (RDR), créé en 1994 par Djéni Kobina après une scission au sein du PDCI. En réalisant une alliance électorale avec, dont le PDCI-RDA, le RDR portera au pouvoir le président Alassane Ouattara en 2010. Le régime du parti unique permettra au PDCI de gouverner seul le pays pendant 30 ans (1960-1990). 

Les raisons pour lesquelles le multipartisme est instauré sont largement documentées : rupture du consensus national avec la fin du « miracle ivoirien », pression de la rue au moment de la crise sociale de 1990 déclenchée par les mesures d’austérité du plan de réajustement structurel exigé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, revendications politiques des groupes d’ opposition qui font référence à l’article 7 de la constitution ivoirienne prévoyant le multipartisme, évolution mondiale vers plus de démocratie.

Échec du multipartisme ?

L’existence de plusieurs partis politiques soumis à compétition à travers des élections libres ne va pas produire, en Afrique, les alternances politiques attendues, mais, au contraire, engendrer une « tribalisation » du champ politique fait d’exclusion et de violences. Les partis se constituent sur une base ethnique et territoriale qui forme le noyau dur des mouvements politiques qui arrivent au pouvoir. Le tribalisme informel qui avait cours sous le régime du parti unique devient un tribalisme presque officiel, voire institutionnel. 

Entre 1993 et 2011, la Côte d’Ivoire va alors connaître deux décennies de crises sociales, sociopolitiques et militaro-politiques : boycott de l’élection présidentielle en 1995, coup d’État de Robert Guéï en 1999, accession au pouvoir de Laurent Gbagbo en 2020 à la suite d’élections « calamiteuses », rébellion armée en 2002 provoquant la division du territoire national en deux partie, crise postélectorale avec des milliers de morts en 2010. 

Ce qui est en cause, ce n’est pas, évidemment, le multipartisme, mais la manière de faire de la politique par des dirigeants dont le parti repose sur une base ethnique et un repli identitaire, n’hésitant pas à instrumentaliser les vieux affrontements ethniques pour arracher le pouvoir à un ennemi. L’unité nationale, que Félix Houphouët-Boigny avait pu construire sous le régime du parti unique, sera malmenée par le caractère tribaliste de la lutte pour la conquête du pouvoir entre 1993 et 2011. 

Le rêve d’une alternative démocratique et plus sociale que prétendait incarner le FPI, un parti dirigé par des intellectuels de gauche et qui appartenait à l’Internationale socialiste, viendra se briser sur l’évolution du régime de Laurent Gbagbo et des élections présidentielles constamment repoussées. Le constat est évident : un multipartisme qui repose sur des bases ethniques dévoie la démocratie. La création du RHDP, parti unifié, s’explique par la volonté du président Alassane Ouattara, qui a tiré les leçons des crises ivoiriennes successives,  de faire de la politique autrement.

Le RHDP, d’une simple alliance électorale au parti unifié

Le RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix) est d’abord une simple coalition de 5 partis politiques ivoiriens, fondée le 18 mai 2005. Aucun parti politique ne pouvant prétendre gagner les élections seul, les alliances électorales sont nécessaires. En 2015, Alassane Ouattara ayant été élu président de la République en 2010, la coalition électorale de 2005 accepte de le soutenir comme candidat unique sous la bannière du RHDP. 

Henri Konan Bédié, qui a soutenu deux fois Alassane Ouattara, en 2010 et en 2015, attend en retour le soutien du RDR à une  candidature unique RHDP issue des rangs du PDCI lors de la présidentielle de 2020. Refus d’Alassane Ouattara et, dans la foulée, le RDR et l’UDPCI annoncent, en 2018, la transformation du RHDP en parti politique unifié, sans que les autres membres de la coalition ne l’approuvent, en particulier le PDCI. 

En juillet 2018, lors du « congrès constitutif » qui doit entériner la création du RHDP, Alassane Ouattara déclarera : « Le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) est né de la vision clairvoyante de chacun d’entre nous, bien plus importante que nos ambitions personnelles et les ambitions de nos partis. Cette alliance durera, elle vivra. Nous devons travailler main dans la main. » De nombreuses figures politiques du PDCI accepteront de rester au RHDP, qui devient le parti présidentiel. Loin d’entraîner la confusion que redoutent certains sur la scène politique ivoirienne. 

Pierre Dagbo Gode, professeur de Sciences politiques à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, avait estimé que « le RHDP crée une confusion dans l’arène politique ivoirienne, posant la question suivante : « Le RHDP peut-il exister sans le PDCI ? ». Erreur d’analyse, puisque le RHDP va remporter toutes les élections qui vont suivre sa création. Il devient même un parti hégémonique, ce qui n’est pas sans danger, au moment où commence le quatrième mandat d’Alassane Ouattara.

Sortir de la vieille opposition entre l’Etat et le marché

Le RHDP est principalement présenté comme un parti libéral de droite, ce qui me semble très réducteur. D’obédience houphouëtiste, c’est-à-dire se réclamant de la philosophie politique du premier président de la Côte d’Ivoire et bâtisseur de la jeune nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, le RHDP s’interroge sur la synergie qui existe entre l’Etat et le marché. Houphouët-Boigny s’était posé la même question. 

La réponse est la même chez Houphouët-Boigny et Alassane Ouattara : l’Etat et le marché sont les deux piliers du développement de la Côte d’Ivoire, l’Etat, à travers des investissements publics massifs, prépare les conditions de la croissance, notamment en développant les infrastructures, en renforçant les services publics et en assurant la stabilité du cadre macroéconomique, le marché est alors en situation de prendre le relais de la croissance ivoirienne en saisissant les opportunités offertes par le PND 2026-2030. 

Ni droite, ni gauche, mais une seule boussole : le développement inclusif, les années Houphouët-Boigny et les années Ouattara se caractérisant par le même refus des dogmes idéologiques du vieux monde qui opposent l’Etat et le marché.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org