Ma chronique citoyenne : Quelle mouche a piqué le professeur Allou

Dans cette tribune, Djénéba Touré Kolosinski réagit aux déclarations du professeur Allou niant l'existence de l'ethnie dioula. Appelant à la rigueur historique et à la responsabilité citoyenne, elle invite à dépasser les passions pour faire de la diversité culturelle un facteur d'unité nationale plutôt qu'un sujet de division.

Dans cette tribune, Djénéba Touré Kolosinski, consultante, essayiste et Secrétaire générale adjointe de l’UF-RHDP France chargée de la communication, réagit aux récentes déclarations du professeur Allou contestant l’existence d’une « ethnie dioula ». Appelant à la rigueur scientifique et à la responsabilité intellectuelle, l’auteure interroge le risque de raviver les fractures identitaires dans une Côte d’Ivoire en quête de cohésion.

Quand l’histoire devient une question identitaire, la vérité mérite de la rigueur et de la sagesse.

Il y a des débats historiques qui enrichissent une société. Et puis il y a ceux qui, lorsqu’ils touchent à l’identité, à la mémoire et au sentiment d’appartenance, exigent de chacun – particulièrement de ceux qui ont la responsabilité de transmettre le savoir – davantage de rigueur et de responsabilité.

La polémique récente autour des déclarations du professeur Allou sur l’existence ou non d’une « ethnie dioula » en Côte d’Ivoire mérite, à mon sens, que nous sortions des réactions passionnelles pour revenir à ce qui devrait être au cœur du débat : l’histoire, les faits et la rigueur scientifique.

Je ne suis pas historienne et je ne prétends donc pas trancher un débat scientifique à la place des chercheurs. Mais en tant que citoyenne ivoirienne, je crois avoir le droit de poser une question simple : que signifie exactement le mot « ethnie » et pourquoi tant de remous autour du terme « Dioula » ?

Une ethnie n’est pas une race. Elle n’est pas davantage une communauté figée pour l’éternité. Elle désigne généralement un groupe humain qui partage, à des degrés variables, une histoire, des références culturelles, des traditions, une langue ou des pratiques communes, ainsi qu’un sentiment d’appartenance.

Les frontières entre les groupes sont donc naturellement poreuses. Les peuples se déplacent, se mélangent, changent de langue, adoptent de nouvelles pratiques et construisent, au fil du temps, de nouvelles identités.

L’histoire des Akans en est une illustration. Originaires notamment de l’espace ghanéen, ils se sont progressivement constitués en différents sous-groupes dans l’espace ivoirien, parmi lesquels les Baoulé, les Agni, les Abouré et bien d’autres. Les langues et les pratiques ont elles-mêmes évolué. C’est précisément ce brassage qui fait la richesse de l’histoire de notre pays.

La Côte d’Ivoire est une terre de brassage.

Dans cet ensemble, le terme « Dioula » possède une histoire particulière. Il est associé à des populations, à des pratiques culturelles, à une langue véhiculaire, à des espaces de peuplement et à une mémoire collective. Il a également été historiquement lié au commerce et aux échanges.

C’est justement là que je m’interroge sur la confusion qui semble être faite entre un nom et un qualificatif.

Dire que les Dioula ont historiquement été réputés pour le commerce ne signifie pas que « Dioula » serait simplement synonyme de « commerçant ». Le professionnel exerce une activité ; l’activité ne crée pas nécessairement l’identité du professionnel.

Sinon, pourquoi ne qualifierait-on pas systématiquement tous les cultivateurs de « Sénoufo », les pêcheurs « d’Ébrié » ou les orpailleurs de « Baoulé », au regard des activités historiquement associées à ces populations ?

Et si le commerce suffisait à définir les Dioula, pourquoi les Sarakolé, également appelés Maraka, historiquement réputés pour leur extraordinaire activité commerciale et leur mobilité à travers l’Afrique de l’Ouest et le monde, ne seraient-ils pas eux aussi désignés sous ce même terme ?

Tout cela montre que le sujet est beaucoup plus complexe qu’une simple réponse par « oui » ou « non ».

Peut-on discuter de la nature exacte de la catégorie « Dioula » ? Évidemment.
Les chercheurs ont parfaitement le droit de confronter leurs travaux, de remettre en question certaines classifications et de proposer d’autres lectures historiques.

Mais une chose me paraît essentielle : la nuance scientifique ne doit pas conduire à la négation catégorique d’une identité dans laquelle une partie de nos compatriotes se reconnaît.

Car derrière le mot « Dioula », il n’y a pas seulement une catégorie académique. Il y a des familles, des villages, des traditions, des langues, des routes commerciales, des histoires transmises de génération en génération et, surtout, des Ivoiriens qui se reconnaissent dans cette appellation.

C’est pourquoi je m’interroge sur la portée de telles affirmations dans un pays comme la Côte d’Ivoire.

Nous avons connu une crise identitaire dont les conséquences sont encore présentes dans nos mémoires. Nous savons, parfois douloureusement, que les mots peuvent devenir des armes lorsqu’ils touchent au sentiment d’appartenance.

Un universitaire a naturellement le droit de questionner les classifications établies. Mais lorsque l’on s’adresse à une société dont l’histoire a déjà été fragilisée par les débats identitaires, la parole intellectuelle doit aussi être accompagnée d’une certaine responsabilité citoyenne.

La question n’est donc pas de savoir si le professeur Allou a le droit de penser ce qu’il pense. Il en a parfaitement le droit.

La vraie question est plutôt celle-ci : comment transmettre une lecture historique complexe sans donner le sentiment à une communauté que son histoire, sa mémoire ou son identité sont niées ?

Nous avons besoin de débats historiques sereins.
Nous avons besoin de pédagogie, de nuance et de responsabilité.
Les universitaires peuvent discuter et confronter leurs travaux entre eux.

Notre responsabilité collective devrait être de mieux comprendre l’identité dioula, son histoire, ses différentes composantes et ses interactions avec les autres peuples qui constituent la Côte d’Ivoire.

Car l’histoire doit nous aider à comprendre pourquoi nous sommes différents, afin de mieux comprendre pourquoi nous appartenons à la même nation. Elle ne doit jamais devenir un instrument d’exclusion.

Le Dioula, comme toutes les composantes historiques et culturelles de notre pays, mérite donc d’être étudié avec rigueur, mais aussi avec respect.
Et peut-être que la véritable question n’est finalement pas : « Le Dioula existe-t-il ? »

Mais plutôt : Comment faire de la connaissance de nos histoires différentes un facteur d’unité plutôt qu’un nouveau motif de division ?
Après tant de blessures identitaires, la Côte d’Ivoire mérite aujourd’hui moins de procès en appartenance et davantage de vérité, de connaissance et de sagesse.

Dans une Côte d’Ivoire qui s’efforce encore de consolider sa cohésion, quelle responsabilité avons-nous lorsque nous parlons de l’identité des autres ?
Cette question vaut pour le professeur Allou. Elle vaut pour moi. Elle vaut pour nous tous.

Nous devons pouvoir discuter de notre histoire sans nous nier les uns les autres.

Djénéba Touré KOLOSINSKI
Consultante, Essayiste, a collaboré à l’écriture du livre « Alassane Ouattara, artisan du renouveau ivoirien »
Militante du Rhdp, SGA de l’UF Rhdp France, chargée de la communication