Côte d’Ivoire : à Ponvogo, le poro a fêté l’indépendance à sa manière


Le 7 août 2026, pendant que la Côte d’Ivoire célébrait ses 66 ans d’indépendance politique, le village de Ponvogo, près de Korhogo, vivait une autre forme de libération : celle que confère l’achèvement d’un cycle initiatique de sept ans. Une double célébration rendue possible par l’engagement d’hommes comme Coulibaly Birahima, devenu au fil des années le chantre inlassable du poro sénoufo  et qui rappelle, par son combat, qu’aucun pays ne se construit durablement en tournant le dos à sa culture.

Ponvogo, une quinzaine de kilomètres au nord de Korhogo. Ce vendredi 7 août 2026 restera comme un jour à double symbole pour cette localité sénoufo. Alors que le pays tout entier célébrait son indépendance, le village s’apprêtait à vivre la fête de génération du bois sacré, le « Kafôhô » ou  l’aboutissement d’un parcours initiatique de sept années.

Dès l’aube, l’effervescence gagne les concessions. Les adeptes du Poro, en tenue d’apparat, installent bâches et chaises pour accueillir une foule venue à pied, à vélo, en tricycle ou en voiture.

Une transmission qui se donne à voir

En milieu de journée, un premier spectacle capte tous les regards : une colonne de femmes d’un certain âge traverse le village, vêtues de la tenue rituelle du Poro, certaines portant une queue de cheval blanche. Elles viennent d’achever le rite dénommé « Tchehiberi », dans le prolongement du parcours initiatique accompli quelques mois plus tôt par les hommes de leur génération.

Dans la cour de la résidence de Coulibaly Birahima, cadre de Ponvogo et promoteur du Festival des Arts et Cultures Sénoufo de Ponvogo, un attroupement se forme autour d’une case sacrée. Les initiées viennent y accomplir un rituel de reconnaissance envers les ancêtres et les génies. « Ces femmes sont venues remercier les ancêtres et les génies pour leur assistance invisible tout au long de leur initiation », explique-t-il, avant d’ajouter : « La reconnaissance chez le Sénoufo est non seulement une valeur cardinale, mais aussi divine et sacrée. »

C’est précisément cette conviction qui anime, depuis des années, l’engagement de Coulibaly Birahima. À travers le festival qu’il porte et son investissement constant dans l’organisation de ces cérémonies, il s’est imposé comme l’une des figures qui veillent à ce que le poro, loin de s’éteindre, continue de vivre et de se transmettre. Un travail de mémoire et de vigilance dont Ponvogo, ce jour-là, a recueilli tout le fruit.

L’après-midi des « reines » et des initiés

Dans l’après-midi, les femmes initiées réapparaissent, l’une derrière l’autre, parées de leurs tenues rituelles, sous le regard curieux et émerveillé des spectateurs massés place de la chambre mortuaire. Installées sous les bâches, certaines partagent un repas, tandis qu’un fût de tchapalo, la bière traditionnelle locale, entretient l’atmosphère festive.

Face à elles prennent place les « reines » et les anciennes du bois sacré. Pour les visiteurs venus des villages alliés, la scène est aussi impressionnante qu’inédite. « C’est une première dans notre zone. Ce rituel est spécifique à Ponvogo. En tout cas, c’est beau à voir », témoigne Salif, venu de Blahouara.

Puis viennent les hommes de la même promotion, vêtus de leurs parures, certains une queue de cheval à la main en signe de victoire. Après sept années d’épreuves et d’apprentissage, leur présence consacre l’aboutissement d’un cycle majeur du Poro  et fait d’eux, le temps d’une journée, les véritables « stars » du village.

La cérémonie s’achève par une procession du bois sacré à travers Ponvogo, geste symbolique du passage de témoin entre générations.

Deux indépendances, une même exigence

« En plus de célébrer notre indépendance politique, nous célébrons aussi, ce jour, notre indépendance spirituelle », confiait Coulibaly Birahima, veillant au bon déroulement de la cérémonie. Cette phrase résume à elle seule la portée de cette journée : à Ponvogo, l’indépendance ne s’est pas seulement commémorée dans les discours, elle s’est vécue dans les rites, les tenues, les chants et la mémoire transmise.

C’est là tout l’enjeu que porte, avec constance, un homme comme Coulibaly Birahima : rappeler qu’un pays ne peut véritablement se développer en négligeant sa culture. Les infrastructures, l’économie, les institutions bâtissent un État ; la culture, elle, bâtit une identité  et c’est elle qui donne du sens et de la profondeur à toute indépendance politique. Sans elle, un peuple avance sans racines.

À Ponvogo, la fête du Kafôhô aura ainsi été bien plus qu’une cérémonie traditionnelle. Elle aura donné à voir une culture vivante, portée par des femmes et des hommes attachés à la transmission de leur patrimoine, et par des passeurs comme Coulibaly Birahima, qui font de cette transmission un combat de chaque jour. Une tradition qui, loin de se limiter aux seuls initiés, continue de rassembler toute une communauté autour de son histoire, de ses valeurs et de sa mémoire.

Philippe KOUHON avec sercom Fondation Tchépé