Reçu au siège du premier groupe privé vietnamien lors de sa visite officielle à Hanoï, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne a invité le conglomérat à s’implanter à Abidjan. Un geste qui dépasse largement le protocole.
Il y a des déplacements officiels qui se résument à des poignées de main et des photos de famille. Celui du président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire au Vietnam, du 23 au 26 août dernier, n’était visiblement pas de ceux-là.
Invité par son homologue Tran Thanh Man, Patrick Achi a bien accompli le parcours attendu d’un chef d’institution parlementaire : entretiens avec les autorités vietnamiennes, réception par le secrétaire général du Parti communiste et président de l’État To Lam, échanges sur la coopération interparlementaire. Mais c’est ailleurs que s’est jouée la séquence la plus intéressante pour les milieux d’affaires ivoiriens. Dès le matin du 23 août, avant même l’essentiel de son agenda politique, la délégation ivoirienne a pris la direction du siège de Vingroup.
Un conglomérat, pas une entreprise
Pour qui ne suit pas l’Asie du Sud-Est, il faut mesurer ce que représente le nom. Vingroup est le premier groupe privé vietnamien. Immobilier, distribution, santé, éducation, technologie : le conglomérat fondé par le milliardaire Pham Nhat Vuong a essaimé dans presque tous les secteurs de l’économie nationale. Sa filiale la plus exposée à l’international, VinFast, s’est spécialisée dans le véhicule électrique, voitures, deux-roues, et désormais bus urbains.
Accueillie par Nguyen Viet Quang, vice-président du groupe, la délégation ivoirienne a visité les installations et les projets du conglomérat avant d’entamer les discussions. Ce n’était pas une visite de courtoisie. Patrick Achi est reparti avec une idée assez claire de ce que le Vietnam sait produire, et surtout de ce que la Côte d’Ivoire pourrait en tirer.
« Nous sommes prêts à vous accueillir »
Le message délivré par le président de l’Assemblée nationale a été direct. Il a insisté sur le potentiel du marché africain et souhaité que le groupe s’intéresse davantage à la région, en particulier à la Côte d’Ivoire et à l’Afrique de l’Ouest. La formule employée devant ses hôtes ne laissait pas de place à l’ambiguïté : la Côte d’Ivoire est prête à accueillir les entreprises vietnamiennes et Vingroup.
Patrick Achi ne s’est pas arrêté au terrain industriel. Il a également plaidé pour que des étudiants ivoiriens puissent être accueillis dans l’université du groupe, et salué le programme de formation de jeunes dirigeants mis en place par Vingroup, qu’il a qualifié d’initiative de rupture. Son raisonnement, exposé sur place : l’avenir d’un pays comme celui d’une entreprise dépend d’abord de sa capacité à former les générations de cadres qui porteront les transformations à venir.
Côté vietnamien, l’intérêt n’est pas feint. Le groupe étudie déjà les possibilités d’extension de ses activités en Côte d’Ivoire et dans la sous-région. Et selon nos informations, Vingroup est d’ores et déjà en contact avec le ministère ivoirien des Transports. Autrement dit, le dossier ne part pas de zéro : il existe un canal technique ouvert avec l’administration, en amont de toute annonce publique.
Le précédent congolais
Ceux qui douteraient du sérieux de la démarche peuvent regarder ce qui se passe à Kinshasa. VinFast y a signé un protocole d’accord pour le déploiement d’une flotte de taxis 100 % électriques, dans le prolongement du cadre de coopération stratégique noué entre Vingroup et la capitale congolaise. Le constructeur ne découvre donc pas l’Afrique : il y construit méthodiquement des points d’ancrage.
Le contexte bilatéral joue aussi en faveur d’Abidjan. La Côte d’Ivoire est le premier partenaire commercial du Vietnam sur le continent africain, avec des échanges qui ont approché les deux milliards de dollars en 2025. Les deux pays ont par ailleurs célébré en 2025 le cinquantenaire de leurs relations diplomatiques. Le terrain politique est donc déjà largement préparé.
Ce que dit ce déplacement du personnage
Reste l’essentiel, et il tient à la démarche elle-même.
Qu’un président d’Assemblée nationale prenne le temps, au cours d’une visite officielle chargée, de se rendre en personne dans les usines et les centres de recherche d’un groupe industriel étranger n’a rien d’anodin. C’est une initiative qui mérite d’être saluée. Elle envoie deux signaux simultanés : aux dirigeants de Vingroup, que la Côte d’Ivoire les considère comme des partenaires crédibles et qu’ils disposent de la caution des autorités ivoiriennes ; aux opérateurs ivoiriens engagés dans des projets avec le groupe, que le cadre politique leur est favorable.
Patrick Achi aurait pu s’en tenir à l’exercice parlementaire classique. Il a choisi d’y ajouter une dimension économique, en allant chercher lui-même les investisseurs là où ils se trouvent. Cette disponibilité , se déplacer, écouter, ouvrir des portes , n’est pas la mission première du perchoir. Elle relève d’une conception plus large du mandat : celle qui consiste à ramener au pays des projets susceptibles d’améliorer concrètement les conditions de vie des populations. Mobilité urbaine propre, transfert de technologie, formation supérieure, emplois industriels : ce sont précisément les chantiers sur lesquels les Ivoiriens attendent des résultats tangibles.
Le signal politique est envoyé. Il appartient maintenant aux administrations, aux opérateurs privés et à Vingroup de transformer l’intention en projets datés et chiffrés. Mais la porte, elle, est bel et bien ouverte.
Philippe KOUHON
