Un Ivoirien élu maire au Canada
Signalé par Ilyes Zouari le président du CERMF (Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone), j’ai voulu, dans cette Chronique, mettre en évidence un événement qui pouvait passer inaperçu : l’élection, au Canada, de l’Ivoirien Kassim Doumbia comme maire de Shippagan, une ville du Nouveau-Brunswick, et président de l’association des maires francophones du Nouveau-Brunswick.
Kassim Doumbia est arrivé au Canada en 2000 pour étudier à l’Université francophone de Moncton, une ville officiellement bilingue (français-anglais), et capitale économique de la province du Nouveau-Brunswick. Un Ivoirien devient ainsi le premier maire noir du Nouveau-Brunswick. Kassim Doumbia est aussi le premier maire noir de l’histoire du Canada à être né en Afrique. Cette double élection de Kassim Doumbia, – maire et président de l’association des maires francophones du Nouveau Brunswick -, s’explique par son implication rapide dans la vie politique locale, sa réputation d’excellent gestionnaire des politiques inclusives et durables d’urbanisation et sa connaissance des mécanismes de la coopération décentralisée.
Kassim Doumbia est appelé à jouer un rôle important dans l’espace francophone, s’il saisit l’opportunité que lui offre la langue française comme outil de travail dans un espace commun de dimension planétaire. Selon le CERMF « toutes les études démontrent bien que les échanges sont plus importants entre pays et peuples partageant une même langue » et devenus, historiquement, plus proches culturellement. Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne et un des pères fondateurs de l’OIF, avait dit de la langue française qu’elle était « ce lien remarquable de parenté qui dépasse en force le lien de l’idéologie ».
Faire de la francophonie un espace de prospérité partagée
Officiellement, l’espace francophone, qui réunit des pays qui ont en partage la langue française, est représenté par des organisations multilatérales comme l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) ou, pour le versant politique, l’APF (Assemblée Parlementaire de la Francophonie). L’Afrique, par le nombre de ses pays membres, son influence politique, son dynamisme économique et son poids démographique, joue un rôle central au sein de l’OIF et de l’APF.
Mais, en Afrique, la francophonie doit surmonter deux obstacles : 1) le ressentiment anticolonial face à la langue française, le français étant perçu comme un vestige historique de l’aliénation coloniale et un instrument de domination qui se perpétue 2) dans un nouvel ordre mondial devenu multipolaire et soumis aux guerres d’influence que se livrent les Etats-Unis, la Chine et la Russie, le rôle purement consultatif de l’OIF et de l’APF, ainsi que l’hétérogénéité de leurs membres limitent leur capacité à peser efficacement lors des crises internationales.
Structure non-officielle, moins connue, le CERMF (Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone), présidé par Ilyes Zouari, joue un rôle important dans la connaissance de l’espace francophone et des mondes francophones. Le CERMF est une structure informelle ouverte à tous les chercheurs et experts dont les travaux concernent l’espace francophone. Eloigné de toute influence extérieure pouvant affecter l’objectivité de ses travaux, le CERMF entend faire de l’espace francophone un lieu stratégique pour le développement inclusif et durable de tous ses membres.
La philosophie du CERMF correspond parfaitement à celle du « Commonwealth of Nations », une organisation intergouvernementale composée de 56 États membres qui ne sont pas tous d’anciennes colonies britannique. « Commonwealth », qui est l’appellation que l’on connaît, signifie « bien commun », « richesse commune », « prospérité partagée ». A la recherche de nouveaux partenaires économiques et diplomatiques en dehors de la France, le Cameroun, en 1995, le Rwanda, en 2009, le Gabon et le Togo en 2022, ont rejoint le Commonwealth, ce qui leur a permis d’accéder au vaste réseau anglophone mondial.
La francophonie et l’Afrique
J’avais écrit, en 2015, dans le numéro 73 de la revue « Géoéconomie » (1), alors qu’il n’était pas encore question des visées impérialistes de la Russie de Poutine sur l’Afrique : « Le monde est-il en train de se dissoudre dans une « Chinaméricanie » qui tend à nier la diversité des civilisations ? Quel est alors le modèle de civilisation que nous proposent la Chine et les États-Unis ? Le « meilleur des mondes », qu’il soit chinois ou américain, est d’abord celui de l’économie, une économie mondialisée et financiarisée. (…) La « Chinaméricanie » est une manière d’uniformisation du monde, (…)
La Francophonie apparaît comme un espace géopolitique et géoéconomique en mesure de faire face, par son rayonnement, aux tentatives de domination d’un imperium « chinaméricain ». Si la Francophonie veut apparaître comme une alternative humaniste à l’hégémonie d’une « Chinaméricanie » très matérialiste, elle doit devenir un véritable espace qui soit générateur de croissance, d’emplois, en créant les conditions d’un développement solidaire et durable, et non pas, simplement, un aimable espace d’États et de nations ayant le français en partage. ». Quant à la Russie de Poutine, elle propose à l’Afrique une logique de guerre éternelle contre l’Occident, comme on le voit en Centrafrique et dans la zone sahélienne.
Le partage du français comme.
Le partage du français comme langue de travail et le maintien comme langue officielle, administrative ou d’enseignement dans de nombreux États africains ne sont pas des arguments suffisants pour justifier l’existence de la francophonie. Espace géopolitique, géoéconomique et géostratégique pour chacun de ses pays membres, à l’intérieur duquel différentes orientations politiques peuvent naturellement coexister, la francophonie doit proposer un modèle de développement alternatif à l’offre chinoise, américaine ou russe.
Comment lutter contre les idées reçues qui présentent la francophonie comme le bras armé d’une ancienne puissance coloniale qui chercherait à préserver, à travers l’usage du français, son ancien « pré-carré africain » ? Pour l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), « le partage d’une langue apparaît comme le partage d’une vision du monde fondée sur les mêmes valeurs de civilisation ». Il faut ajouter à cela le souci de préserver la diversité et l’équilibre du monde.
A l’instant où j’écris cette Chronique qui interroge la francophonie et le nouvel ordre mondial, mon regard ne se tourne pas vers Paris, mais vers Shippagan, cette ville du Nouveau-Brunswick, dont le maire, élu en 2021 et réélu depuis, Kassim Doumbia, est un émigré ivoirien arrivé au Canada en 2000 pour étudier dans l’Université francophone d’une province bilingue.
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(1) Christian Gambotti, « La Francophonie, espace géopolitique et géoéconomique », revue « Géoéconomie », n°73, pages 189 à 199.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org
