Le Franc CFA remplacé per l’ECO : un pur débat politique ou une question de science économique pure ?
La disparition de l’appellation Franc CFA s’impose. Mais, cette disparition, qui relève d’un débat éminemment politique, ouvre un autre débat qui, lui, relève de la science économique pure. Ces deux dimensions, politique et économique, sont étroitement liées.
● Un débat éminemment politique – Parce qu’il est perçu comme un symbole persistant de l’héritage colonial, l’abandon du Franc CFA est devenu un marqueur de souveraineté politique dans les discours de nombreux dirigeants africains.
● Un débat de science économique pure – Dans l’ouvrage collectif qu’ils ont publié en 2016, « ‘Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? », quatre économistes (1) considèrent que cette monnaie entretient une soumission économique néocoloniale et que, en aucun cas, elle ne favorise le développement des quinze pays de la « Zone franc » pour deux raisons : a) elle est jugée trop forte pour les économies locales b) elle rend impossible le recours à la dévaluation compétitive pour doper les exportations des quinze Etats de la « Zone franc ». (2). C’est une question de souveraineté économique
Politiquement, son histoire et sa charge symbolique imposent l’abandon du Franc CFA. Economiquement, la création d’une nouvelle monnaie unique se heurte à l’impossible alignement simultané des économies dont les trajectoires budgétaires, monétaires et inflationnistes sont très différentes, ce qui explique l’abandon toujours repoussé du Franc CFA.
Bref historique de la création de l’ECO
La création d’une monnaie unique pour remplacer le Franc CFA est une idée ancienne qui apparaît pour la première fois en 1983, lors d’un sommet, à Conakry, de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Entre 2000 – 2009, un projet se structure à l’initiative des pays anglophones de la sous-région avec deux objectifs : 1) la création de la Zone Monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO) afin de lancer, en décembre 2009 une monnaie commune transitoire, déjà baptisée « Eco », 2) la fusion, à terme, avec la zone Franc CFA (UEMOA). Entre 2009 et 2019, les reports successifs s’expliquent par une convergence macroéconomique insuffisante entre les États membres, notamment avec le géant nigérian.
Le 21 décembre 2019, à Abidjan, le Président ivoirien Alassane Ouattara, lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec Emmanuel Macron, annonce le remplacement du Franc CFA par l’ECO. Le Président français n’hésite pas à déclarer : « La question du franc CFA cristallise de nombreux débats et de nombreuses critiques sur le rôle supposé de la France en Afrique. Donc rompons les amarres ! Ayons le courage d’avancer, de regarder et de bâtir ensemble en effet un partenariat décomplexé. La France n’a rien à cacher […] et je suis très heureux d’être [aux côtés du Président Alassane Ouattara] pour, ensemble, annoncer cette réforme historique majeure ».
Mais, en 2019, le Nigeria et le Ghana, des pays anglophones, s’opposent au lancement de l’ECO pour la raison suivante : ils voient dans l’initiative du président ivoirien et du président français un coup de force qu’ils interprètent comme une tentative de confiscation du projet de la CEDEAO par la « Zone franc », créant une confusion entre l’ « ECO global » des pays de l’Afrique de l’Ouest et l’« ECO » de transition des 8 pays de l’UEMOA.
2026, une avancée nouvelle avec le franchissement d’un cap politique
Dix ans plus tard, l’ECO qui n’existe toujours pas, devrait voir le jour en 2027. Ce calendrier a été annoncé lors du Sommet de la CEDEAO qui s’est tenu le dimanche 19 juillet 2026, à Lungi, en Sierra Leone. Les chefs d’État et de gouvernement, constatant que tous les Etats de la « Zone franc » ne pourront pas avancer ensemble, ont acté le principe que d’un lancement avec les économies respectant les critères de convergence et prêtes à franchir le pas. Avec l’appui des institutions régionales, les autres Etats pourront rejoindre progressivement le dispositif d’adoption de l’Eco.
Les chances de la création de l’ECO en 2027 sont réelles pour deux raisons : 1) le projet est flexible avec une union monétaire à plusieurs vitesses, l’ECO étant lancée uniquement avec les pays qui seront prêts et qui respecteront les critères de convergence économique (inflation, déficit budgétaire, dette) et les États retardataires pourront rejoindre le mouvement plus tard, une fois leurs indicateurs stabilisés 2) les divergences politiques entre le bloc anglophone et le bloc francophone semblent apaisées et les deux blocs soutiennent politiquement le lancement de l’Eco en 2027, afin d’aller vers une souveraineté monétaire pleine et entière. Cette souveraineté monétaire est l’un des piliers majeurs de l’émancipation politique et de la transformation structurelle de l’économie du continent.
Le cap politique est le cap majeur à franchir, car il ne suffit pas de battre la monnaie pour créer une véritable souveraineté monétaire. Bâtir une architecture financière commune autonome se heurte aux difficultés d’aligner simultanément des économies dont les trajectoires budgétaires, monétaires et inflationnistes ne sont pas les mêmes. Des critères économiques rigoureux (critères de premier rang obligatoires auxquels ne peuvent pas satisfaire de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest) freinent sa mise en œuvre. (3)
Pour que sa souveraineté monétaire devienne synonyme de puissance, l’Afrique de l’Ouest doit coupler son ambition de monnaie unique avec une ambition de souveraineté économique, ce qui suppose deux choses : a) une industrialisation massive afin de transformer localement ses richesses naturelles (matières premières brutes extractives et agricoles) b) une architecture financière capable de mobiliser les capitaux sur le continent et les déployer dans l’économie africaine (4).
__________________________
(1) « ‘Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? », ouvrage collectif, co-dirigé par Kako Nubukpo, ancien ministre du Togo,
(2) La Zone franc comprend 15 pays membres souverains partenaires et deux CER (CEDEAO et CEMAC). Les 15 pays membres : 8 pays de l’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) ; 6 pays d’Afrique centrale (Cameroun, République Centrafricaine, Congo, Habon, Guinée Equatoriale, Tchad) ; le 15è Etat souverain sont Les Comores.
(3)Les 3 pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger), en rupture politique avec la CEDEAO depuis le 28 janvier 2024, ont fait de la création d’une monnaie commune un objectif de souveraineté économique. Mais, la logique politique ne résiste pas aux réalités économiques. La création d’une zone monétaire limitée à trois pays très pauvres est repoussée et l’AES continue à utiliser le Franc CFA.
(4)La mobilisation de l’épargne interne est mise en œuvre par la BAD à travers la NAFAD (Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement).
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org
