Fraîchement nommé à la tête de l’Institut français de Côte d’Ivoire (IFCI), Sylvain Treuil prend ses fonctions avec l’ambition de faire de l’établissement un lieu d’accueil, de création pour la jeunesse et les talents émergents. Fort d’une solide expérience à travers le continent africain, le nouveau directeur délégué dévoile ses projets pour dynamiser la scène culturelle ivoirienne. Entre la continuité des missions et l’impulsion de nouvelles dynamiques culturelles notamment le renforcement des résidences artistiques, l’ouverture aux cultures urbaines ou encore au le déploiement hors les murs d’Abidjan, il explique comment l’IF accompagne la création ivoirienne et favorise son rayonnement international. Entretien.
Bonjour DG, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs.
Bonjour. Je suis Sylvain Treuil, je suis le nouveau directeur délégué de l’Institut français de Côte d’Ivoire. J’ai une grande expérience en Afrique parce que c’est mon sixième poste. J’ai fait Madagascar, le Cameroun, l’Algérie, le Bénin et le Maroc, soit en direction d’Alliances françaises pour Madagascar et le Cameroun, soit en direction d’Instituts français pour les autres pays.
Vous travaillez maintenant à Abidjan, est-ce qu’il y a un changement ou c’est toujours la continuité ?
C’est la continuité, ce sont les mêmes services. Après les problématiques en fonction des pays diffèrents, mais en gros c’est à peu près les mêmes missions.
Ça peut changer sur tel aspect dans la partie culturelle par exemple, parce qu’il n’y a pas le même milieu artistique dans chacun des pays. On va peut-être développer plus certains domaines artistiques parce qu’ils sont absents que d’autres. Mais à part ça, c’est les mêmes missions, c’est la même chose à part la taille, également des établissements qui peuvent différer.
Comment l’Institut français d’Abidjan définit aujourd’hui sa priorité en matière de soutien à la création artistique, notamment chez les jeunes ?
Parce que la culture se découvre, se partage, notre ambition est simple, c’est de faire de l’Institut un lieu où les jeunes se sentent attendus, concernés et chez eux.
Il y a deux niveaux. Tout d’abord il y a l’émergence des nouveaux créateurs, on les aide à travers nos programmes de résidence, notre soutien à la production et à la diffusion, l’accompagnement des jeunes talents, mais aussi dans les échanges que l’on pourrait encourager entre les scènes ivoiriennes, françaises, africaines et internationales. Ce n’est pas trop mis encore en avant, mais ce sont des choses qu’on va développer.
Cela passe également par la place que nous consacrons à la jeunesse dans notre programmation, la médiation près de ce public, le dispositif de l’éducation à l’image qu’on va mettre en place, les spectacles spécifiques que nous proposons, et les festivals que nous appuyons à destination de ce public jeune.
On a l’impression que l’ensemble de vos activités, se déroule principalement Abidjan. Est-ce que vous avez des programmes pour l’intérieur du pays ?
Alors, il est vrai que cette politique est surtout concentrée sur Abidjan, mais il y a d’autres opérateurs français qui interviennent dans le pays, comme je pense à l’AFD avec le centre Jacques Aka à Bouaké. Il y a le cinéma numérique ambulant avec l’ambassade de France. Il y a également le réseau des alliances françaises dans le pays, où parfois nous avons des opérations délocalisées.
Mais nous devons être amenés à plus faire et à renforcer notre présence en proposant à nos partenaires des opérations plus spécifiques. Je pense à la culture scientifique, puisqu’on a une opération qui est menée par des opérateurs de recherche français, Le maquis des sciences, auquel, cette année, nous ne participons pas. Mais l’année prochaine, on s’engagera sur ce créneau de culture scientifique.
Il y a également l’appui à des tournées des compagnies, c’est plus la mobilité. On appuie leur mobilité dans la Côte d’Ivoire, pour qu’ils puissent diffuser leurs spectacles ailleurs qu’à Abidjan. L’année dernière, nous avons appuyé Voyages 2 de Secacha.
Et quels sont les dispositifs les plus efficaces que vous mettez en place pour les jeunes talents, pour les aider exposés à l’international ?
Nous avons la chance d’accompagner les acteurs culturels, parce que nous avons l’Institut français de Paris, qui a de nombreux dispositifs. Il y a des résidences à l’Institut international des arts, des programmes focus sur des thématiques particulières. Ça peut être dans tout domaine, le jeu vidéo, l’artisanat d’art.
Chaque année, ils proposent des focus un peu différents, et on invite des jeunes créateurs du pays à participer à ces focus. Ils peuvent répondre aussi à des programmes de mobilité pour les tournées de spectacles en Afrique. On participe soit un peu financièrement, en tout cas en soutien, en appuyant cette demande auprès de l’IF Paris.
Au niveau local, c’est-à-dire au niveau de l’IF Côte d’Ivoire, en arts visuels, nous avons également mis en place une résidence de recherche et de création, notamment en partenariat avec La maison de Zima de Jean-Gervais Somian, où on accompagne quatre artistes dans le domaine du design par an. Et nous réfléchissons à faire de même pour le spectacle vivant, pour 2027, de mettre un appel à résidence.
Pouvez-vous donner un exemple concret d’un artiste que vous avez accompagné ?
Alors, Boris Janto, un sculpteur franco-camerounais qui a participé à une résidence à La maison Zima. Nous avons également appuyé Nadia Beugré, pour de la mobilité à travers des dispositifs de l’IF Paris. Et au niveau local, dans un autre domaine, nous avons appuyé l’association Ivoire Black History Month, qui est un mouvement qui met en avant le débat d’idées, surtout sur les aspects de mémoire et de patrimoine ivoirien.
Et comment veuillez-vous à diversifier le profil des jeunes créateurs, autant sur le plan de la discipline que sur le plan du genre ?
Alors, à travers les appels à candidatures pour nos résidences, où les artistes appuyés, nous veillons à ces différents aspects. Mais nous ne nous imposons pas de quotas. On se base d’abord sur la qualité des propositions qui nous sont adressées. On a ça à l’esprit, mais ce n’est pas notre premier critère.
Il y a certains jeunes artistes qui ne sont pas nécessairement au courant de tout ce que vous faites. Est-ce qu’il y a un dispositif aussi pour leur porter l’information ?
Oui. Vous parlez des artistes autodidactes ?
Autodidactes ou ceux qui habitent un peu loin, autour d’Abidjan ou même à l’intérieur du pays ?
En fait, il y a deux façons de nous approcher. Souvent, on nous envoie des dossiers. Ça, c’est la façon la plus simple. Mais surtout, nous, on essaie de défricher des nouveaux talents et on va sur place.
On va essayer de voir leur lieu de création, discuter avec eux, apprécier leur travail. Mais on va se déplacer aussi sur leur lieu de résidence pour apprécier leur travail. Et pas simplement se contenter de dossiers, parce que tout le monde ne sait pas envoyer de dossiers.
L’un des objectifs des artistes, c’est de pouvoir vivre de leur art. Est-ce que dans ce sens-là, vous avez un programme ou des mécanismes pour les aider ?
Nous essayons de leur trouver d’abord une place dans notre programmation pour les jeunes créateurs que l’on soutient. Qui dit programmation, dit rémunération.
Et après, on essaie de leur faire bénéficier de programmes, comme je vous ai expliqué tout à l’heure, de l’IF Paris, par exemple, le programme Focus, qui permet à des jeunes professionnels de se rencontrer et de rencontrer des structures qui travaillent sur leur thématique. Donc voilà, c’est principalement ça que l’on fait.
Après, on organise beaucoup aussi de formations. Dès qu’on a des professionnels français ou africains, ou même ivoiriens, qui viennent en Côte d’Ivoire pour une activité, on les prend toujours pour essayer de faire une masterclass ou quelque chose à destination de ces jeunes professionnels.
Et quel est le retour que vous avez de la part de ces jeunes, qui bénéficient de tous les programmes que vous mettez en place ?
En tout cas, ils sont toujours en demande de formation. Ces masterclass, je pense que c’est très profitable. Ils en sont très contents.
Nous allons maintenant aborder les temps forts de la saison culturelle. Quelles sont les grandes innovations cette année ?
Je bénéficie de la programmation de mon prédécesseur jusqu’au mois de décembre. D’abord, je voudrais remercier Jean-Mathieu pour le travail qu’il a accompli ici à l’Institut et pendant ces quatre années qu’il a accompagné le milieu culturel à Abidjan.
S’agissant des innovations, je me suis un peu rendu compte qu’il y a quelques secteurs artistiques qui demeurent aujourd’hui peu présents dans notre programmation. C’est notamment le cas du théâtre, de la musique classique et des propositions destinées aux jeunes publics. Il y a également certaines expressions liées aux cultures urbaines qui sont insuffisamment représentées à mon goût, en particulier le rap ou le street art.
C’est vrai qu’on ne peut pas tout faire, mais une diversification plus affirmée de la programmation me paraît utile.
Mais est-ce qu’il y a un thème qui vous tient particulièrement à cœur et que vous voulez mettre en avant ?
Oui, peut-être la mise en place d’un soutien, de monter des résidences de création pour le spectacle vivant, parce que c’est vrai qu’on a une très belle salle ici équipée, mais finalement, elle sert essentiellement à la diffusion. Et donc, ce que je souhaiterais mettre en place, c’est des temps de résidence de création pour les compagnies qui nous offrons la demande via un appel à projet qu’on mettra en place en 2027.
La thématique de la saison, c’est créer. Ça dit ce que nous sommes et ce que nous voulons faire. Accompagner les artistes, faire émerger les idées, favoriser les rencontres et donner à voir de nouvelles œuvres et de nouveaux regards.
Sur la question de la co-construction des programmes, comment vous assurez que les artistes ivoiriens prennent véritablement leur place dans la co-création ?
Alors sur la co-création, si vous pouvez analyser un peu la programmation de l’Institut, on ne fait jamais les choses seuls. On a toujours des partenaires historiques, fidèles et solides avec qui nous nous entretenons de fortes relations, avec qui nous faisons une grande partie de la programmation. Donc c’est co-partagé. Ce n’est pas l’Institut tout seul dans son coin qui fait ces choses.
Vous l’avez déjà évoqué au début, mais est-ce qu’il existe une synergie avec les différents IF de la sous-région ? Vous avez beaucoup tourné. Comment allez-vous mettre ce parcours au service des artistes ivoiriens ?
On va essayer. C’est vrai que ce n’est pas trop la pratique dans ce que vous avez pu voir dans les tournées, mais il y a quelques tournées de spectacles ou des soutiens à la mobilité d’acteurs culturels et sportifs de chaque pays qui sont concernés par les IF de la sous-région.
Par exemple, si je prends le Breakdance, la gagnante, c’est une jeune béninoise qui nous a été envoyée par l’IF du Bénin. Il y a des coopérations comme ça. Là, on avait passé plusieurs accords avec plusieurs pays et plusieurs IF. Mais il peut être renforcé et développé dans certains domaines, notamment celui des résidences, où je pense qu’on peut aller plus loin avec des résidences à dimension régionale. Ce sont des idées à creuser.
Et quels sont les indicateurs que vous privilégiez pour mesurer l’impact de vos programmes auprès du public, notamment des étudiants ou des jeunes travailleurs ?
C’est uniquement la fréquentation de l’Institut qui nous permet de voir si ce qu’on propose intéresse les jeunes.
À propos des fréquentations, quels sont les tarifs pratiqués par l’IF d’Abidjan ?
On a un tarif adhérent de la médiathèque qui permet d’avoir des tarifs réduits. Ça dépend du spectacle, je ne peux pas vous donner un tarif fixe. Mais il y a toujours un tarif adhérent et un tarif réduit pour les jeunes, notamment les étudiants qui ne payent pas le même tarif que le tarif adulte.
Le tarif est-il néanmoins accessible ?
C’est accessible. On va toujours trouver des tarifs accessibles. Et puis, il y a aussi beaucoup d’activités gratuites qui sont proposées.
Qu’est-ce que vous faites pour éviter que l’Institut ne soit perçu comme un lieu réservé à une élite, parce qu’il se trouve en plein cœur du Plateau ?
Bien sûr. C’est par l’intermédiaire de la programmation. On devra maintenir, pour certaines manifestations et notamment pour les grands enfants, comme le breakdance, un accès gratuit et fortement facilité.
La gratuité constitue à la fois un outil de démocratisation culturelle et une occasion de faire découvrir l’Institut. Donc, il y a aussi, à travers la politique d’ouverture et des partenariats avec les acteurs associatifs, l’IFCI devra également développer ou accompagner des festivals et des manifestations permettant de toucher des publics nouveaux qu’on ne connaissait pas. Une attention particulière pourra être portée sur les cultures urbaines.
Comme je vous le disais, il y a un pan qui n’est pas vraiment encore développé. Le rap, on a aussi le street art, le manga. Il y a encore des secteurs qui peuvent intéresser la jeunesse et les attirer toujours avec un accès gratuit.
Il y a également un autre point, c’est la politique de développement hors les murs. Bon, c’est vrai que là, beaucoup de choses se font à l’Institut. Il serait intéressant aussi pour nous, pour aller trouver de nouveaux publics ou le rendre plus accessible, de délocaliser un certain nombre d’activités dans différents quartiers de la ville.
Quelle empreinte durable cherchez-vous à laisser dans le paysage culturel ivoirien ?
C’est pas tellement mon sujet. Je souhaite surtout que le public se sente chez soi à l’Institut, qu’il ait envie d’ouvrir les portes, d’échanger, d’éveiller sa curiosité et de s’approprier pleinement le lieu pour y participer.
Une réflexion sur l’accueil est en cours et des changements dans ce domaine seront bientôt opérationnels pour rendre le lieu encore plus accueillant et convivial.
Entretien réalisé par Yaya K.
