« Avant que le temps nous quitte » : Klervie Mouho expose sa mémoire à l’Institut français 


Klervie Mouho présente à l’Institut français d’Abidjan l’exposition « Avant que le temps nous quitte », du 17 septembre au 14 novembre 2026. À travers des œuvres très colorées consacrées à la mémoire, à la famille et à l’enfance, cette artiste de 26 ans transforme des souvenirs personnels, notamment ceux liés aux violences de 2002 à 2011 en Côte d’Ivoire, en un espace de dialogue. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son rapport aux couleurs, son identité franco-ivoirienne et les défis auxquels sont confrontés les jeunes artistes en Côte d’Ivoire.

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre prénom « Klervie » qui n’est pas commun ?

Je m’appelle Klervie Mouho. Je suis métisse Française et Ivoirienne. Mon père est Ivoirien, il est Wê donc Mouho n’est pas un nom de famille très commun. Klervie est un prénom breton assez rare qui signifie joyau. J’ai également un troisième prénom, Semindjouo, qui est mon prénom Wê. Il signifie « si j’avais su » ou « si je savais ». C’est d’ailleurs le titre d’une exposition que j’ai réalisée à Genève : « Si j’avais su».

– Klervie Mouho, Le Repas interrompu, 2024

Tout à l’heure, vous me disiez que vous aviez également pratiqué le judo. Pourquoi n’avez-vous pas continué ? Quel a été le déclic qui vous a amenée à la peinture ?

Ma mère est institutrice et elle aimait beaucoup organiser des ateliers d’arts plastiques avec les enfants. Elle faisait d’abord des tests avec nous, ses enfants. Nous avons donc grandi entourés de dessins, de feutres et de matériel créatif.

J’ai toujours eu une certaine curiosité pour la création artistique. En grandissant, j’ai d’abord voulu devenir enseignante, puis journaliste et écrivaine. J’ai ensuite arrêté quelque temps de dessiner.

Au lycée, j’ai changé d’établissement et j’ai eu l’opportunité de suivre une option artistique à Blaise-Pascal (lycée, ndlr). Je me suis alors rendu compte que cela m’intéressait vraiment et je me suis dirigée vers les Beaux-Arts.

Pendant mes études, j’ai expérimenté différentes disciplines : la photographie, l’installation, le dessin et plusieurs techniques de peinture. C’est également à cette période que j’ai commencé à travailler sur des sujets liés à la guerre.

J’ai grandi en Côte d’Ivoire. Mon enfance a été marquée par les événements de 2002, de 2004 et surtout de 2011. Cette période a profondément influencé ma vie. J’avais le sentiment que personne n’en parlait. Les adultes autour de moi avaient vécu ces événements, mais personne ne semblait vraiment en parler. J’ai donc commencé à travailler sur cette question aux Beaux-Arts.

C’était un travail très sombre. J’ai ensuite fait une pause de deux ans pour suivre un master en design.

Lorsque le moment est venu de chercher un emploi, j’aurais pu choisir une voie plus classique, avec un travail de bureau. Mais je suis finalement revenue à la peinture. J’ai commencé à contacter des galeries et j’ai eu ma première exposition chez LouiSimone Guirandou Gallery, en 2024.

Cette exposition m’a permis de voir les réactions du public. Des personnes plus âgées sont venues me parler avec beaucoup d’émotion de leurs souvenirs de guerre.

À 24 ans, voir un homme de 55 ans presque au bord des larmes me dire qu’il se reconnaissait dans ce que j’avais peint et qu’il avait envie de me raconter ce qu’il avait vécu m’a profondément marquée. Je me suis alors dit qu’il fallait absolument que je continue et que j’utilise la peinture pour délier les langues, partager les émotions et les réflexions, et inviter au dialogue.

Vue de l’exposition « Avant que le temps nous quitte » par Klervie Mouho, Institut français de Côte d’Ivoire, 2026.

Pouvez-vous nous présenter votre exposition « Avant que le temps nous quitte » ?

Dans cette exposition, je traite principalement de la famille, du lien, de la mémoire et de l’enfance. Avant que le temps nous quitte est un memento mori. Il s’agit de prendre conscience, avant qu’il ne soit trop tard, de l’importance des moments simples du quotidien et d’en profiter pleinement, parce qu’on ne sait jamais quand ils peuvent s’arrêter.

Par exemple, l’une des œuvres qui suscite beaucoup de questions s’intitule Le repas interrompu. Elle représente un repas de famille interrompu. C’est une histoire vraie.

En 2011, alors que je déjeunais avec ma famille, des hommes armés sont entrés dans notre maison. Ce moment familial a donc été brutalement interrompu. C’est ce que raconte cette œuvre : on ne sait jamais quand un moment peut prendre fin.

Les autres scènes simples représentées dans l’exposition sont là pour rappeler qu’il faut les chérir.

L’exposition comporte également des œuvres consacrées au mouvement et à la danse, avec des atmosphères beaucoup plus joyeuses. Il y a notamment un triptyque d’environ 2,10m x 3,90m – chaque œuvre fait 210cm x 130cm – qui représente le passage de l’enfance à l’âge adulte.

Vue de l’exposition « Avant que le temps nous quitte » par Klervie Mouho, Institut français de Côte d’Ivoire, 2026.

On remarque plusieurs couleurs dominantes dans vos œuvres : le violet, le vert, le bleu, ainsi que des teintes proches du rouge et de l’orange. Pourquoi ce choix ?

Lorsque je travaillais sur la guerre, mes œuvres étaient très sombres. Je travaillais notamment au fusain et le sujet me rendait très triste.

Lorsque je suis revenue à la peinture, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à traiter ces sujets de la même manière, parce que cela avait un impact sur moi. J’ai donc décidé d’utiliser davantage de couleurs, des couleurs vives. C’est ainsi que s’est développé ce style très coloré qui me caractérise aujourd’hui.

Certaines personnes me disent que ces couleurs sont presque « trompeuses » : elles attirent le regard, puis on découvre derrière elles une certaine nostalgie ou une certaine tristesse.

Par exemple, l’œuvre Le Goûter représente ma sœur et moi. Les mains que l’on voit sont celles de ma grand-mère, aujourd’hui décédée.

Notre histoire était un peu compliquée, car elle avait elle-même rencontré de nombreuses difficultés dans sa vie. Je garde néanmoins le souvenir des moments où nous prenions le goûter ensemble, qui restent pour moi de bons souvenirs.

En même temps, je ne l’ai pas réellement connue. C’est pour cela que son visage est en partie absent de l’image. Je me souviens davantage de la cuisine dans laquelle je me trouvais que de son visage. Il y a donc à la fois quelque chose d’attendrissant et de mélancolique. Les couleurs correspondent avant tout à ce que je ressens.

Je suis notamment très inspirée par le mouvement fauviste : utiliser les couleurs non pas de manière réaliste, mais en fonction de la manière dont on ressent les choses.

Vue de l’exposition « Avant que le temps nous quitte » par Klervie Mouho, Institut français de Côte d’Ivoire, 2026

Vous êtes franco-ivoirienne et vous avez cette double culture. Comment ce métissage se traduit-il dans votre peinture ?

Le fait d’être métisse influence beaucoup mon travail, davantage au niveau des thèmes que de la manière de peindre. Le fait qu’on me considère comme blanche ici et comme noire en Europe m’amène à questionner certaines règles de la société.

Cela peut également influencer ma représentation des personnages. Comme je travaille à partir de photographies, il m’arrive de représenter une personne blanche avec une peau noire, ou inversement.

Les teintes de peau peuvent donc changer complètement dans mes œuvres. Pour moi, ce n’est pas l’élément le plus important.

Mes œuvres sont majoritairement peuplées de personnes noires parce que c’est ce que je connais et ce à quoi je suis habituée. Mais la couleur de peau ne change pas les sentiments et les émotions que nous partageons.

Une femme blanche de 80 ans regardait par exemple un tableau représentant une scène de mariage avec uniquement des personnages noirs. Elle m’a dit : « Ça me rappelle mon mariage. » C’est exactement ce qui m’intéresse : se concentrer sur ce que nous avons en commun.

Vous avez passé la majeure partie de votre vie en Côte d’Ivoire ?

Oui. Je suis née en 2000 et nous sommes arrivés en Côte d’Ivoire lorsque j’avais six mois. Avant mes 18 ans, je n’ai quitté le pays que pendant certaines périodes liées à la guerre, généralement pour quelques mois.

J’ai ensuite fait mes études à l’étranger. J’y ai passé environ sept ans et je suis rentrée en Côte d’Ivoire en février.

Dans certaines représentations de l’eau, vous utilisez des couleurs très vives, notamment le rouge, alors que l’on associe généralement l’eau au bleu. Pourquoi ce choix ?

C’est toujours lié à la même démarche. Le choix des couleurs dépend de la manière dont je ressens les choses.

Pour moi, le côté fauviste consiste justement à ne pas représenter les choses de manière réaliste, mais selon ce que je ressens. Dans le cas du rouge, je pensais aussi à un coucher de soleil, lorsque le ciel devient pourpre.

– Klervie Mouho, Les Bassines, 2026.

On remarque également que les visages sont absents de vos œuvres. Pourquoi ?

Cela remonte notamment à l’œuvre Le repas interrompu. Lorsque j’explique cette scène du repas familial interrompu par l’entrée d’hommes armés, je me souviens avoir fait beaucoup de cauchemars pendant mon adolescence.

Je me souvenais notamment d’un homme avec une mitraillette avec lequel j’avais échangé un regard. Je me souvenais de ses yeux, de ce que je ressentais et des émotions que cette scène provoquait, mais je ne me souvenais pas réellement de son visage.

Cela m’a amenée à réfléchir à la manière dont fonctionne la mémoire. Je me suis rendu compte que j’avais tendance à oublier très facilement les visages.

Dans mon travail, il manque donc souvent certains détails. Les personnages sont dans un espace, mais seuls les éléments essentiels sont représentés.

J’utilise aussi parfois un style qui donne l’impression que certaines choses s’effacent, comme pour évoquer une mémoire qui disparaît progressivement.

Lorsque je pense à mes parents, par exemple, je pense à un souvenir de mes huit ans. Dans ma mémoire, ils ont leur visage actuel et non celui qu’ils avaient lorsqu’ils étaient jeunes.

C’est seulement lorsque je regarde des photographies que je réalise à quel point ils étaient différents.

Pour moi, un visage est donc quelque chose qui évolue et qui peut facilement s’effacer dans les souvenirs.

Paradoxalement, cette absence de visage permet aux spectateurs de se projeter. Ils peuvent voir leur propre sœur, leur mère, leur père ou leur grand-mère dans mes personnages.

Un tableau que j’avais exposé en 2025 a particulièrement illustré cela. Un homme s’est approché de moi et m’a dit : « Mais ça, c’est ma mère et moi quand j’étais enfant. »

Il était très ému parce qu’il avait perdu sa mère quelques années auparavant et était encore en train de faire son deuil. Il s’était reconnu dans cette œuvre.

Vous êtes une jeune artiste à Abidjan et vous évoluez dans l’art contemporain. Est-ce une opportunité ou est-il difficile de trouver son public ?

Je dirais que le milieu de l’art est difficile pour tout le monde, notamment pour les jeunes artistes qui commencent leur carrière.

En Europe aussi, la concurrence est importante. Ici, ce qui manque surtout, ce sont les opportunités d’exposition et les lieux dédiés à l’art.

En Europe, il existe une scène de galeries, mais aussi des musées et des associations. Les artistes peuvent parfois être rémunérés pour exposer, indépendamment de la vente de leurs œuvres.

Ici, cela existe beaucoup moins. Si un tableau n’est pas vendu, l’artiste n’est généralement pas rémunéré autrement.

Cela limite la diversification des revenus et rend la situation difficile pour les artistes ivoiriens.

Je pense pourtant qu’il y a beaucoup de choses à faire sur la scène artistique. Un artiste qui est prêt à être autonome et à prendre en charge son projet de A à Z peut créer de nouvelles opportunités.

Il ne faut pas forcément attendre qu’une galerie ouvre ses portes. Pour organiser une exposition, il faut trouver une salle, préparer les œuvres, réfléchir à la scénographie, éventuellement écrire un texte et inviter le public.

Si les artistes se regroupent et mettent leurs moyens en commun pour créer leurs propres événements, ils peuvent réaliser des choses qu’ils ne pourraient peut-être pas faire autrement.

Il existe aussi un public prêt à acheter des œuvres. Ce sont donc surtout les opportunités qu’il faut créer.

– Klervie Mouho, Le Goûter, 2026.

L’art contemporain reste parfois perçu comme réservé à une élite. Comment, en tant que jeune artiste intéressez-vous les personnes qui n’ont pas forcément les moyens ou les connaissances nécessaires ?

Personnellement, je ne considère pas que l’art doive appartenir aux élites. Avec cette exposition, nous allons notamment organiser des activités de médiation et des ateliers avec les écoles. J’aime beaucoup travailler avec les enfants autour de l’art.

Nous allons également organiser des conversations avec des jeunes et des adultes autour de l’art et de la place de l’artiste dans la société ivoirienne.

Je pense qu’ouvrir le débat et permettre les échanges donne envie aux gens de s’intéresser davantage à l’art.

Je propose aussi directement aux personnes que je rencontre de venir voir l’exposition. Que ce soient les agents de sécurité, les femmes de ménage ou les serveurs d’un café, je leur demande leur opinion.

Chacun a une sensibilité et une expérience personnelle. Une personne peut aimer une œuvre parce qu’elle lui rappelle quelque chose de sa propre vie.

On peut avoir des connaissances approfondies en histoire de l’art, mais il n’est pas nécessaire de tout connaître pour avoir un ressenti artistique.

Pour moi, le premier geste consiste simplement à poser la question aux gens. Cela peut ouvrir des échanges très intéressants.

Le thème de cette année à l’Institut français est « Créer ». Votre exposition s’inscrit dans ce thème. Qu’est-ce que cela change pour vous d’exposer ici, à l’Institut français ?

C’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Contrairement à une galerie, l’objectif principal de l’Institut français n’est pas de vendre les œuvres. Toutes les œuvres sont néanmoins à vendre.

L’Institut français m’a donné un budget pour réaliser cette exposition. Cela m’a permis de prendre en charge l’encadrement et l’installation, et j’ai également reçu un cachet.

Je me sens donc plus détendue pour réaliser cette exposition. Certaines œuvres sont en train de se vendre, ce qui me fait évidemment plaisir, mais je ne dépends pas de ces ventes pour vivre immédiatement.

Je peux donc me concentrer davantage sur la sensibilisation à l’art, les ateliers et les différentes activités autour de l’exposition.

L’Institut français ne prend pas non plus de pourcentage sur les ventes. Une galerie peut prendre jusqu’à 50%, ce qui représente une différence importante. En revanche, exposer ici signifie aussi que je gère moi-même l’organisation, ce que j’apprécie beaucoup.

– Klervie Mouho, Père et enfant, 2026

Pourquoi les visages sont-ils absents de l’ensemble de vos œuvres ?

Cela renvoie encore une fois à la mémoire. Dans mes souvenirs, je me rappelle davantage des émotions et des sensations que des visages. C’est notamment ce qui m’est arrivé après l’épisode du repas interrompu. L’absence de visage traduit donc cette mémoire qui s’efface progressivement.

Mais cette absence permet aussi au public de se projeter. Les spectateurs peuvent reconnaître leur propre histoire dans mes personnages.

Un tableau que j’avais exposé en 2025 en est un bon exemple. Un homme s’est approché de moi et m’a dit qu’il reconnaissait sa mère et lui-même lorsqu’il était enfant. Il avait perdu sa mère quelques années auparavant et était encore en train de faire son deuil. Cette œuvre l’avait profondément touché.

Pourquoi ne pas envisager d’exposer également à l’intérieur du pays, notamment à Bouaké, Korhogo ou San-Pedro ?

C’est vrai que je pourrais essayer de faire voyager mes expositions, notamment pour poursuivre le travail de sensibilisation et de dialogue avec le public.

Cela pourrait effectivement devenir un projet. Il faudrait trouver les lieux adaptés.

Je sais qu’il existe quelques centres culturels à l’intérieur du pays. Il faudrait donc explorer ces possibilités.

C’est une idée très pertinente et je vais effectivement y réfléchir. Ce serait intéressant de faire voyager mon travail.

Après cette exposition, quels sont vos prochains projets ?

J’ai d’abord une exposition à Dakar, pendant la Biennale de Dakar, dans le cadre de la programmation off.

L’année prochaine, j’aurai une résidence artistique à Bruxelles qui débouchera sur une exposition personnelle.

J’ai également un projet à Accra, au Ghana, avec une fondation. J’espère ensuite pouvoir faire voyager cette exposition en Côte d’Ivoire. Ce sont les projets qui sont déjà établis.

À Abidjan, j’ai beaucoup exposé cette année. Peut-être que ma prochaine exposition ici aura lieu en 2028. Cela me permettra de prendre un peu de recul, de laisser les choses se reposer et d’explorer le reste du monde.

Entretien réalisé par Yaya K.