Chronique du lundi – abandon du Franc CFA et création de l’ÉCO : s’agit-il d’un pur débat politique ou d’un debat de science economique pure ?


Ma dernière chronique publiée le lundi 5 octobre dans L’INTELLIGENT D’ABIDJAN, consacrée à l’’arrivée de l’ECO en 2027, a suscité de nombreuses réactions autour des questions suivantes : pourquoi cette monnaie commune existe-t-elle encore plus de 80 ans après sa création, le 26 décembre 1945 ? Le Royaume-Uni ayant démantelé l’aire sterling, le « Franc CFA » est-il le dernier vestige d’un néo-colonialisme entretenu par la France ? Ces deux questions sont au cœur de la désinformation qui se nourrit de raccourcis historiques, d’accusations simplistes et de réponses réductrices, qui occultent le vrai débat. Il est temps de sortir de ces questions qui nous renvoient au vieux monde et la vieille Afrique. L’abandon du « Franc CFA » s’inscrit dans une dynamique historique, à la fois politique et économique, qui voit naître une Afrique nouvelle. Le débat doit donc concerner les conditions à mettre en place pour accélérer l’abandon du Franc CFA et créer l’ECO.

Inscrire le débat dans des questions de science économique pure

Son histoire et sa charge symbolique font que cette appellation est présentée comme un héritage obsolète de l’époque coloniale et un outil de vassalisation postcolonial des nations africaines. S’arrêter à des motifs d’abandon du « Franc CFA » qui seraient uniquement politiques et faire de cette monnaie l’unique responsable du retard de développement de la « Zone franc » est une manière de refuser, comme le fait un souverainisme panafricain de façade, de regarder du côté de la science économique pure. Le débat doit porter sur les conséquences économiques et financières de l’abandon du « Franc CFA » au profit de « ECO ». Le retard pris dans la création de l’ECO s’explique essentiellement par des considérations qui relèvent de la science économique pure, même s’il existe des obstacles politiques entre, d’un côté, le Nigeria et le Ghana, des pays anglophones, et, de l’autre, les Etats francophones de la CEDEAO.

La levée des obstacles politiques et économiques

Lorsque, en décembre 2019, les pays de l’UEMOA, annonce unilatéralement le remplacement du franc CFA par l’Éco, les pays anglophones, avec le Nigeria en première ligne, rejettent immédiatement la date proposée. Les motifs de ce rejet sont en partie politiques : le Nigeria et le Ghana s’inquiètent d’une hégémonie des Etats francophones et d’un déséquilibre en leur faveur  dans la gouvernance et le contrôle de la future banque centrale. L’ECO,  qui conserverait une parité fixe avec l’euro et le soutien du Trésor français, est perçu comme un  « ECO francophone », ce que refusent le Nigeria et d’autres pays anglophones. Les obstacles politiques ont, semble-t-il, été levés, le Nigeria ayant obtenu la garantie que la politique monétaire unique et centralisée mise en œuvre soit adaptée à la réalité économique de chaque Etat de la sous-région.

Le projet est donc flexible, l’ECO étant lancée uniquement avec les pays qui seront prêts et qui respecteront les critères de convergence économique. Les États retardataires pourront rejoindre le mouvement plus tard, une fois leurs indicateurs stabilisés. Le Nigeria, qui représente une part majeure du PIB de la sous-région, obtient ainsi satisfaction, car il estime que la grande majorité des pays membres ne respectent pas les règles macroéconomiques strictes imposées par la CEDEAO (inflation maîtrisée, déficit budgétaire limité, réserves de change suffisantes). La flexibilité du mécanisme de mise en œuvre de l’ECO en 2027, en éloignant les risques d’instabilité de la future monnaie, permet de lever les obstacles économiques.

Un paysage monétaire africain à réinventer

L’Afrique aspire aujourd’hui à une souveraineté pleine et entière. Il lui faut, pour cela, réinventer son paysage monétaire J’ai toujours dit que les indépendances politiques des années 1960 étaient une étape nécessaire, mais insuffisante. La deuxième étape de la souveraineté est celle de l’indépendance économique avec, parmi les marqueurs de l’indépendance économique, la souveraineté monétaire. Concernant l’ECO, la difficulté vient de ce que le projet de création inclut des pays hors « Zone franc » comme le Nigeria ou le Ghana. Ce n’est donc pas un « ECO CFA » qu’il faut créer ; mais un « ECO global » Les conditions nécessaires pour la création d’un « ECO global » sont-elles réunies ? Une rupture brutale avec le système du « Franc CFA » ne profiterait qu’aux États-Unis, à la Chine ou la Russie de Poutine, dont les visées néo-colonialistes sont évidentes.

Mettre l’idéologie aux postes de commande et tenir  un discours anti-Franc CFA, qui se réduit souvent à un discours anti-France relève d’un agenda de politique intérieure. Si nous restons dans un débat de science économique pure, deux thèses s’opposent, celle de la plupart des Etats francophones qui souhaitent maintenir la parité avec l’euro, une monnaie forte, afin de garantir la stabilité financière ; celle des Etats anglophones qui prônent une véritable autonomie financière qui permettrait, par exemple, une dévaluation positive, ce que l’arrimage à l’euro rend impossible.

Réinventer un paysage monétaire ne passe ni par le maintien ou le retour des  monnaies nationales africaines. Ces monnaies traversent une crise récurrente de dépréciation majeure, exacerbée par des fragilités structurelles internes et les tensions géopolitiques mondiales. En 2026, un rapport de la Banque africaine de développement (BAD), de l’Union africaine et du PNUD révèle que 29 monnaies africaines perdent de la valeur de manière significative. Le Nigeria et le Ghana, dont les monnaies nationales se sont effondrées en 2024, ont tout intérêt à participer à la réinvention du paysage monétaire africain à travers la création de l’« ECO global ».

Sortir du débat politique qui est  au cœur des stratégies de désinformation

Le récit néo-panafricaniste, qui sature les réseaux sociaux, dénonce un intérêt financier direct que la France conserverait à travers le Franc CFA. Or, pour la France, le Franc CFA ne représente aucun intérêt financier direct. Le compte d’opérations est un compte rémunéré pour les banques centrales africaines et il coûte des dizaines de millions d’euros par an à la France du fait de la garantie de convertibilité. Autre « fake news » : les Etats africains ont l’obligation de déposer 50 % des réserves de change auprès du Trésor français, ce qui est faux. Depuis la réforme de décembre 2019, cette obligation a été supprimée. Cette stratégie de désinformation est soigneusement entretenue par des puissances étrangères dont le but est de s’emparer de l’Afrique et enfermer le continent dans une guerre contre l’Occident. Les « fake news » orientent le débat de façon à attiser le mécontentement des jeunes générations et de la rue africaine contre la France.

L’abandon du franc CFA, une nécessité absolue, s’inscrit dans une dynamique historique irréversible. Le mécanisme de flexibilité adopté le 19 juillet 2026, lors du Sommet de la CEDEAO, permet d’éviter une mise en œuvre incontrôlée de l’« ECO ». La souveraineté monétaire  ne se décrète pas dans des discours d’estrade, surtout lorsque les économies sont fragiles et là où le commerce informel et la corruption dominent. Les déclarations simplistes et incantatoires viennent toujours se briser contre le mur de la mondialisation financière dont la puissance contraint la liberté d’action des banques centrales, quel que soit le régime monétaire adopté.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org