Chronique du lundi – Comment financer l’accès à l’électricité, moteur principal de la transformation économique et socialen en Afrique

La Côte d'Ivoire bénéficie d'un don de 260 millions d'euros de la Millennium Challenge Corporation pour moderniser son réseau électrique. Ce financement bilatéral vise à soutenir la demande intérieure et à consolider le rôle du pays comme hub énergétique régional, tout en favorisant son autonomie face à l'aide publique traditionnelle.

La solution de la « Millenium Challenge Corporation » (MCC)

La « Millenium Challenge Corporation », une Agence indépendante distincte du Département d’État et de l’USAID, apporte une aide américaine au développement qui se situe, volontairement, en dehors des mécanismes de l’aide multilatérale. J’avais consacré, le 21 Avril 2025, une Chronique à la « Millenium Challenge Corporation ». Créée à la demande de George Bush par le Congrès américain en 2004, cette Agence vise à réduire la pauvreté par le développement économique en finançant des projets construits par des pays éligibles qui en formulent la demande. Pour George Bush, l’USAID, qui participe à une aide multi latérale, fonctionne selon des mécanismes opaques et poussiéreux qui ne tiennent pas compte des intérêts des Etats-Unis. Trump fera la même analyse, ce qui le conduira, après avoir échoué dans sa volonté de fusionner USAID avec la MCC, à faire le choix du démantèlement brutal de l’USAID. J’écrivais, dans ma Chronique du 21 avril 2025 : « la MCC se différencie de l’USAID par son ancrage dans l’aide bilatérale et le choix, d’inspiration très libérale, de l’objectif de croissance économique comme outil de lutte contre la pauvreté. »

Le point commun entre Bush et Trump est évident : la MCC et la politique africaine actuelle de Trump proposent une aide au développement qui sort de l’espace multilatéral pour s’inscrire dans un cadre bilatéral. La différence tient à ce que, pour obtenir l’aide américaine, la MCC définit des critères d’éligibilité qui, dans un premier temps, permettent de gagner en souveraineté financière, alors que Trump impose, à travers la fameuse « diplomatie transactionnelle », un deal commercial qui aggrave immédiatement la dépendance à l’égard des Etats-Unis. Dans un article publié dans « La Tribune Afrique » du 10 août 2026, Olivier de Souza, de l’Agence Ecofin, montre que la MCC inscrit son action dans une logique de développement fondé sur l’investissement productif privé. La MCC se projette hors de la traditionnelle Aide Publique au Développement (APD), que de nombreux économistes considèrent de plus en plus comme une impasse, un frein au développement de l’économie africaine et un obstacle à une véritable souveraineté financière.

Un investissement de 260 millions de dollars en Côte d’Ivoire pour renforcer l’intégration électrique régionale

L’électrification est un enjeu économique, écologique, de pouvoir d’achat et de souveraineté nationale. L’Union Africaine fait de l’accès à l’énergie électrique un enjeu majeur pour l’Afrique. C’est aussi une priorité absolue pour le gouvernement ivoirien. Dans son article, Olivier de Souza montre que la Côte d’Ivoire entend disposer « d’un système apte à répondre à la demande intérieure et à soutenir ses ambitions d’exportation régionale. » La capacité installée de production d’électricité en Côte d’Ivoire s’élève à environ 3 300 MW en 2026, contre 3 019 MW enregistrés fin 2024. Le gouvernement prévoit d’atteindre 5 000 MW d’ici 2030 et il entend porter sa capacité installée à plus de 8 600 MW d’ici 2040, avec une part accrue de renouvelables. Cette ambition vient confirmer le rôle que la Côte d’Ivoire entend jouer, celui de hub énergétique régional. Elle doit pour cela accroître ses capacités de production et disposer de nouvelles infrastructures. Pour atteindre ce double objectif, répondre à la demande intérieure et exporter dans la sous-région, le gouvernement est allé chercher l’aide de la Millennium Challenge Corporation (MCC), obtenant un accord de don de 300 millions de dollars, soit environ 260 millions d’euros.

Analysant ce don de 260 millions d’euros, Olivier de Souza écrit, dans son article : « Les ressources seront consacrées à des équipements, des outils de gestion et des investissements ciblés sur le réseau ivoirien. L’objectif est de permettre au pays de répondre aux exigences techniques du marché régional et d’augmenter les volumes d’électricité échangés avec ses partenaires. » Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter la production d’électricité. La croissance électrique, qui connaît une forte progression, impose de nouvelles infrastructures au plan national comme au plan régional. Au plan national, la Côte d’Ivoire doit renforcer son réseau national. On constate en effet que l’ensemble de la chaîne électrique n’évolue pas au même rythme. Certaines zones, notamment dans le Grand Abidjan, connaissent des perturbations liées aux contraintes des infrastructures de distribution qui s’avèrent incapables de répondre à une demande croissante. Au plan régional, la Côte d’Ivoire cherche à renforcer son rôle dans un marché régional, dont la vocation est d’assurer la sécurité énergétique ouest-africaine.

Le programme financé par le MCC répond certes à des besoins locaux, mais il répond aussi à une ambition régionale. Pour Olivier de Souza, cette double ambition « suppose une progression coordonnée de la production, du transport, de la distribution et des interconnexions. Sans infrastructures adaptées, l’augmentation de l’offre électrique ne pourrait produire pleinement ses effets. » En donnant à son action une dimension qui dépasse les frontières ivoiriennes, .la Côte d’Ivoire entend faire passer le message suivant : il ne peut pas y avoir de développement économique et de paix aux frontières sans une véritable intégration régionale.

Le don de la MCC, une double leçon pour toute l’Afrique

La Millennium Challenge Corporation (MCC) collabore étroitement avec la Côte d’Ivoire depuis des années. L’actuel président de l’assemblée nationale, Patrick Achi, avait dirigé, en 2019, la mise en œuvre du programme Compact de la Millennium Challenge Corporation (MCC), avec un don de 525 millions de dollars destiné à stimuler l’économie, les transports et l’éducation. Le don de 2026 s’inscrit dans le prolongement d’un autre accord, celui du 16 septembre 2025 destiné à financer le Programme Compact régional pour l’énergie en renforçant la participation ivoirienne au marché régional de l’électricité. Première leçon : l’expérience ivoirienne montre qu’un État peut mobiliser des financements privés conséquents à condition de définir des orientations économiques claires et faire des choix politiques qui n’oblitèrent pas la liberté d’entreprendre.

Deuxième leçon : il est urgent de sortir d’une dépendance qui induit une vulnérabilité économique, politique et culturelle, dès l’instant que toute aide extérieure crée un rapport de dépendance structurelle qui fragilise les économies locales, freine la mobilisation des ressources nationales et soumet les politiques publiques aux choix et aux valeurs des pays donateurs ou de certaines institutions indépendantes comme la MCC. Pour se prémunir de toute dépendance, quatre pistes sont à explorer : le changement de paradigme dans le financement de l’économie ivoirienne (voir l’architecture financière du PND 2026-2030) ; mobiliser des ressources internes pour financer les projets souverains ; transformer localement les matières premières brutes agricoles et extractives pour créer de la valeur ajoutée ; renforcer le commerce intra-africain régional grâce aux CER (Communautés Economiques Régionales) et à l’échelle du continent avec la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine).

Le vieux monde parle de philanthropie et d’aide humanitaire, comme si l’Afrique était condamnée à être éternellement aidée et assistée. Un autre destin est possible pour l’Afrique.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org.