Afrique plurielle et coopération sécuritaire
En Afrique de l’Ouest, les tensions géopolitiques internationales se traduisent par l’intensification des luttes d’influence que se livrent les puissances étrangères sur le continent. Le phénomène n’est pas nouveau, il existait déjà à l’époque de la Guerre froide. L’optimisme post-Guerre froide a entretenu pendant une courte période un nouvel esprit de coopération sur le continent, les CER (Communautés Economiques Régionales) et l’Union Africaine cherchant à créer les conditions d’une action collective dans un certain nombre de domaines. Mais, les règles d’adaptation au nouvel ordre mondial continuent à être écrites par des puissances étrangères (Chine, Russie, Etats-Unis) qui cherchent à imposer à l’Afrique leurs choix et leurs valeurs.
Dans un ordre mondial en pleine mutation, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont choisi de quitter la CEDEAO pour créer l’« Alliance des Etats du Sahel (AES). Or, face à la menace du terrorisme djihadiste, l’urgence pour les Etats ouest-africains, malgré les divergences idéologiques entre la CEDEAO et l’AES, est de consolider les mécanismes de coopération sécuritaire. L’échec des stratégies militaires dans la lutte contre les groupes terroristes est une réalité, que cette lutte ait été conduite par des gouvernements civils avec l’aide de la France ; puis, après le départ de la France, par des putschistes militaires qui se sont tournés vers un partenaire sécuritaire alternatif, la Russie, La persistance du Sahel comme épicentre mondial du terrorisme s’explique en grande partie par un constat évident : l’échec des réponses purement sécuritaires.
Pour Jessica Moody, spécialiste des dynamiques de conflit en Afrique de l’Ouest, « La plupart des efforts pour lutter contre les violences djihadistes n’ont pas permis de s’attaquer aux causes profondes des insurrections, qui sont la pauvreté, le manque d’opportunités économiques et les tensions intercommunautaires ». J’ajoute que cet échec s’explique aussi par le fait que toutes les initiatives, comme l’Initiative d’Accra, qui visent à lutter contre du terrorisme et la criminalité transnationale organisée, ne constituent pas une réponse suffisante pour combler les lacunes des mécanismes existants face aux vulnérabilités fluctuantes et nouveaux défis imprévus en matière de sécurité. Dans une Afrique de l’Ouest plurielle, la coopération sécuritaire devient une urgence absolue.
La Côte d’Ivoire et le Bénin souhaitent surmonter les tensions diplomatiques avec les Etats de l’AES
● La Côte d’Ivoire – Abidjan vient de faire un premier pas pour renouer le dialogue sur le plan sécuritaire, après plusieurs mois de fortes tensions diplomatiques avec le Mali et le Burkina Faso. En marge du salon de défense Eurosatory en France, le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, a clairement exprimé la volonté de la Côte d’Ivoire de rétablir la coopération sécuritaire avec ses voisins malien et burkinabè.
Téné Birahima Ouattara a déclaré : « Je reste convaincu d’une chose : le terrorisme, tel qu’il se présente actuellement, ne peut être vaincu par un État. Il faut qu’il y ait une collaboration, une mutualisation des forces. (…) Avec le Burkina, par exemple, on a engagé la possibilité de pouvoir mener des opérations communes ensemble. Il y a eu un arrêt que je qualifierais de brutal [en juin 2024] et depuis, il n’y a rien du tout. Mais c’est souhaitable que nous puissions avoir ce type de partenariat pour essayer de faire face au terrorisme. » Ce souhait semble partagé par le Burkina, mais aussi par le Mali.
Il existe cependant un point de crispation entre la Côte d’Ivoire et les Etats de l’AES difficile à surmonter, celui des relations avec la France, l’ancienne puissance coloniale avec laquelle le Mali et le Burkina Faso ont rompu toutes relations diplomatiques. Or, pour la Côte d’Ivoire, la France, selon les propos de Téné Birahima Ouattara, reste « un partenaire privilégié ». Il ajoute : « que ce soit au niveau de la formation, du renseignement, des équipements, il y a une coopération exemplaire avec la France ». Pour des raisons idéologiques et souverainistes, les militaires arrivés au pouvoir, en 2020 et 2022 à Bamako et Ouagadougou, rejettent tout partenariat avec l’ancienne puissance coloniale.
La Côte d’Ivoire a 700 kilomètres de frontière commune avec le Mali et 564 kilomètres avec le Burkina Faso. Ces frontières sont devenues des sources de fortes tensions pour deux raisons : 1) la menace terroriste qui vient du Mali et du Burkina Faso et qui se répand sur les pays côtiers, 2) les divergences politiques et diplomatiques entre Abidjan et Ouagadougou, entre Abidjan et Bamako. Dans le nouveau « désordre mondial », qui génère un « désordre africain », aucun Etat ouest-africain n’a intérêt à entretenir une situation de conflit à ses frontières.
● Le Bénin – Neuf jours après son investiture du 24 mai 2026, le président béninois Romuald Wadagni a choisi de se rendre dans les capitales nigériennes et burkinabè à la frontière Nord du Bénin. Au lendemain d’une visite au Nigeria voisin, il a rencontré ses homologues, le général Abdourahamane Tiani au Niger et le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso. Ces rencontres ne constituent une simple visite protocolaire ou une prise de contact diplomatique.
Il s’agit d’un signal politique fort adressé à l’ensemble de la sous-région ouest-africaine, mais aussi à toute l’Afrique et aux puissances étrangères. Le message est clair : a) au-delà des divergences politiques et diplomatiques, le destin des peuples ouest-africains demeurent étroitement liés, b) au moment de la redéfinition des relations diplomatiques internationales, l’Afrique doit trouver en elle les réponses qu’elle doit apporter aux défis nouveaux qui se présentent à elle.
Romuald Wadagni entend privilégier une « diplomatie de voisinage active », fondée sur le dialogue, le respect mutuel et la confiance. Mais, il n’est pas suffisant de maintenir des canaux de dialogue entre la CEDEAO et l’AES, comme il n’est pas suffisant de renforcer les relations bilatérales au nom des relations séculaires de fraternité, d’amitié et de coopération qui unissent les peuples de la région. La démarche de Romuald Wadagni ne s’arrête pas au discours convenu d’une vieille diplomatie qui se contente, provisoirement, d’apaiser les tensions. Elle est d’une autre nature, au moment où, pour l’avenir du continent, Wadagni sait que tout doit se décider en Afrique.
La Côte d’Ivoire et le Bénin ont compris que ce qui se joue au Sahel est quelque chose de profond : l’expression d’une souveraineté africaine. Encore faut-il que ce besoin de souveraineté ne soit pas un simple slogan ou un panafricanisme d’estrade, mais le véritable projet d’un chemin africain vers une stabilité et une sécurité durable, ce qui passe par une coopération renforcée entre les Etats africains, sécuritaires certes, mais aussi économique.
Après des mois de tension entre la Mauritanie et le Mali, la main tendue par le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani au président malien Assimi Goïta va dans le sens de cette nécessaire coopération entre Etats voisins. Ce qui se construit, ce n’est rien d’autre qu’une Afrique nouvelle, indépendante et souveraine, qui, à travers une véritable coopération entre les Etats africains, est enfin capable d’écrire sa propre histoire.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org
