Causes et conséquences des attaques djihadistes au Mali
Dans l’essai qu’il publie en 2023 aux Editions Tallandier, « L’Afrique, le prochain califat. La spectaculaire expansion du djihadisme », Luis Martinez, directeur de recherche à Sciences-Po-CERI, montre que l’Afrique est devenue, ces vingt dernières années, le terreau fertile de l’idéologie islamiste. Les groupes djihadistes occupent désormais des zones entières au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Le Mali est aujourd’hui l’épicentre de cette expansion de l’islam radical en Afrique. La junte militaire au pouvoir à Bamako depuis 2020, pourtant appuyée par la Russie, à travers la milice privée russe Wagner, rebaptisée « Africa Corps » après la mort de Prigozhin en août 2023, incapable de reprendre le contrôle des territoires tombés aux mains des djihadistes, est plus fragilisée que jamais.
Le 25 avril 2026, elle va subir la plus vaste offensive coordonnée par les groupes rebelles, le JNIM (JNIM/Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et le FLA (Front de Libération de l’Azawad, coalition touarègue séparatiste descendant du MNLA). Le JNIM et le FLA, qui ont des objectifs différents et contradictoires, ont pourtant fait alliance pour lancer des attaques simultanées sur un front de 1 500 km, de Bamako et Kati au sud jusqu’à Kidal, Gao, Bourem et Tessalit au nord.
La reprise de Kidal par les groupes rebelles, au Nord, symbolise l’échec du régime militaire malien, obligé de s’interroger sur l’efficacité et la fiabilité du soutien russe dans la lutte contre le terrorisme. L’immense défi sécuritaire que doit relever le Mali concerne toute la zone sahélienne, les pays côtiers du Golfe de Guinée et toute la communauté internationale.
Les intérêts contradictoires du JNIM et du FLA
L’alliance entre le JNIM, qui veut instaurer un califat islamiste et imposer la charia, et le FLA qui veut construire un Etat, indépendant, stable et laïc, s’explique par le fait que le FLA ne peut désormais exister militairement sans le JNIM, dont les groupes, de plus en plus puissants, sont surarmés et expérimentés. L’alliance entre le JNIM et le FLA est une alliance de circonstance contre un régime militaire incapable de mesurer les nombreuses failles intérieures politiques, économiques et démographiques qui caractérisent la zone sahélienne.
Les dictatures militaires se contentent de mettre l’idéologie aux postes de commande, en instrumentalisant un profond ressentiment anticolonial qui perdure dans les sociétés africaines et une soif de souveraineté qui s’affirme. L’option militaire permet de défendre un système, mais elle échoue dans la restauration d’un Etat capable de tenir la promesse de la stabilité politique, du développement économique et de la sécurité.
Des pans entiers du territoire et des communautés locales sont abandonnés, devenant ainsi la proie de l’islam radical qui offre des solutions à des populations administrées depuis Bamako, « capitale sédentaire et culturellement étrangère » d’un Etat postcolonial construit contre des sociétés nomades présentes depuis des millénaires sur une grande partie du territoire. Pour Naïma M’Faddel (1), consultante, et Michel Fayad, analyste en sciences politiques et en géopolitique « le sahel paie aujourd’hui le prix d’États construits contre les réalités humaines » (2).
La tragédie malienne
● La question des Touaregs – A Bamako, les gouvernements civils ont cru, en jouant sur les divisions au sein de la société touareg, qu’il pouvait vaincre le mouvement séparatiste de l’« Azawad ». La junte militaire a commis la même erreur, ne voyant pas, comme le signalent Naïma M’Faddel et Michel Fayad, qu’il existe chez les Touaregs des « frustrations transmises de génération en génération. »
En réalité, « les Touaregs subissent après l’indépendance une centralisation rigide, un sous-investissement chronique du Nord et une marginalisation culturelle et politique. Dès 1962, la rébellion de l’Alfellaga éclate dans la région de Kidal et est violemment réprimée (1962–1964) avec des exactions documentées – empoisonnement de puits, destruction de troupeaux – qui laissent des traces indélébiles. S’installe alors un cycle récurrent : soulèvements (1990, 2006, 2012), accords signés puis non appliqués ».
● L’expansion de l’islam radical en Afrique – Le 29 juin 2014, Daesh prend le contrôle de vastes territoires irakiens et syriens, annonçant la création d’un proto-État, un « califat » nommé « État islamique ». En 2019, l’« Etat islamique » est vaincu et les groupes djihadistes ne contrôlent plus aucun territoire. Au moment de la disparition du califat en Irak et en Syrie, il existe déjà une géographie du terrorisme islamique en Afrique, en particulier dans la zone sahélienne devenue un véritable sanctuaire pour les djihadistes.
Le Nord-Mali, qui concentre des fractures multiples et simultanées, devient la cible prioritaire des groupes terroristes. Là où l’Etat est absent, l’islamisme structure le chaos qui caractérise de vastes territoires semi-désertiques, arbitrant les conflits fonciers entre les agriculteurs sédentaires et les éleveurs nomades, offrant à des communautés locales particulièrement pauvres une possibilité de sortie de la marginalisation, de l’abandon et du vide institutionnel.
Même si l’alliance des Touaregs, qui militent pour l’indépendance du Nord du Mali, et le JNIM, qui veut instaurer la charia sur l’ensemble du pays, est de pure circonstance, l’échec des juntes militaires au pouvoir au Sahel est une réalité. Autre réalité : les limites du soutien russe à ces juntes. Les mercenaires russes du groupe Africa Corps ont négocié leur retrait, le lundi 27 avril 2026, de Kidal, ville-symbole du nord du Mali prise par les indépendantistes Touaregs et les djihadistes, abandonnant l’armée malienne. Bamako est désormais sous blocus.
Soutenir le Mali, une nécessité absolue
Il ne s’agit plus de s’enfermer dans une querelle byzantine pour s’interroger sur la légitimité du pouvoir militaire à Bamako au moment où l’alliance rebelle (JNIM et FLA) est aux portes de la capitale malienne. La France a été obligée de quitter le Mali après avoir contenu pendant 10 ans les avancées du terrorisme djihadiste, mais sans parvenir à créer les conditions d’une stabilité politique et d’un développement durable et inclusif.
Le vide institutionnel et l’absence de l’Etat ont aggravé les fractures territoriales. Soutenir le Mali est une nécessité absolue, car la création d’un califat au Mali constitue une menace pour toute l’Afrique. La solution, si elle est d’abord sécuritaire, ne peut pas être uniquement militaire. On peut évincer, provisoirement, un groupe terroriste, comme en Syrie en 2019, après la chute définitive de l’« ‘Etat Islamique », mais on ne peut pas vaincre une idéologie transnationale comme l’islamisme radical, si la construction d’un récit national n’est pas partagée par toutes les communautés du pays, si les coopérations intra-africaines ne sont pas consolidées. Au-delà des divergences idéologiques, la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation dont les trois Etats de l’AES sont sortis, vient d’apporter son soutien au Mali par l’intermédiaire du porte-parole du gouvernement ivoirien. Quant à la communauté internationale, elle doit se mobiliser, comme elle a su le faire contre l’« Etat islamique » en Syrie et en Irak entre 2014 et 2019. Personne ne confond l’islam, qui est une grande religion, et l’islam politique, qu’il faut interpréter comme une politisation exacerbée de la religion avec les conséquences que l’on connaît sur les libertés collectives et individuelles.
(1) Naïma M’Faddel a publié, en 2017, aux Editions du Seuil, un essai qu’il faut relire : « Et tout ça devrait faire d’excellents Français ».
(2) Entretien accordé au FigaroVox : « La crise malienne s’enracine dans les fractures que la décolonisation a laissées intactes (…) C’est le paradoxe fondateur de l’Afrique post-coloniale : des États construits contre leurs sociétés. »
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powze Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – . Contact : cg@afriquepartage.org
