Chronique du lundi – une histoire de l’Afrique écrite par les africains pour rétablir une vérite historique et une justice mémorielle


J’ai écrit de nombreuses Chroniques sur l’Afrique en partant de ce proverbe africain popularisé par l’écrivain nigérian Chinua Achebe : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur. » Ce proverbe illustre la démarche littéraire de Chinua Achebe dont le roman « Things Fall Apart » (« Tout s’effondre »), publié en 1958, doit se lire comme un combat contre la manière dont la littérature coloniale décrit les Africains. Lorsqu’elle est écrite par le dominateur, l’histoire de l’Afrique n’apparaît jamais comme  une vérité objective, mais un récit politique qui exprime un rapport de force. Chinua Achebe peut se définir comme un « historien des lions » qui cherche à rétablir une vérité historique et une justice mémorielle en faisant de son œuvre un acte de libération mentale, un acte indispensable si l’Afrique  veut se réarmer moralement.

Une urgence pour l’Afrique : se réarmer moralement

Il existe une Afrique moderne en train de se réarmer politiquement et économiquement. Le continent évolue, se transforme, mais il souffre encore d’une image négative dans l’inconscient collectif occidental et mondial. Cette image négative est le produit d’une construction historique qui, au XIXè siècle, sur fond d’impérialisme politique, d’entreprise économique et de théories raciales, va se nourrir d’un récit africain écrit par les puissances coloniales. Aujourd’hui, des stéréotypes médiatiques perpétuent une image misérabiliste du continent. Pour déconstruire cette image négative, l’Afrique doit se réarmer moralement en écrivant une histoire africaine de l’Afrique.

C’est ce que fait Zeinab Badawi, une journaliste, réalisatrice et universitaire soudano-britannique, qui vient de publier un ouvrage marquant : « An African History of Africa: From the Dawn of Humanity to Independence », traduit en français sous le titre « Une histoire africaine de l’Afrique ». Sa longue carrière au sein de grands groupes audiovisuels britanniques comme la BBC et Channel 4 fait de Zeinab Badawi une figure majeure du paysage médiatique international dont la voix est écoutée. Avec son livre publié en 2024, dont la version anglaise s’est vendue à plus 100 000 exemplaires, elle prend place parmi les « historiens des lions » les plus lus. Sa dimension pédagogique explique le succès d’un ouvrage qui, tout en étant exhaustif, reste accessible au grand public.

Journaliste, Zienab Bawadi avait déjà fait de la pédagogie la marque de sa série documentaire « The History of Africa », diffusée sur la BBC en 2020. Il existe bien une riche et abondante bibliographie savante sur l’histoire de l’Afrique. L’UNESCO a lancé  en 1964 une « Histoire générale de l’Afrique », écrite sur plusieurs décennies. Le grand public n’a pas accès à ce genre d’ouvrage, réservé au cercle étroit des spécialistes.  Le continent reste cette « terre inconnue », absente de l’histoire et de la civilisation, que décrivait Victor Hugo, le 18 mai 1879, dans son fameux « Discours sur l’Afrique » (1).

Dans un entretien accordé au « Monde » le 21 septembre 2026, Zienab Badawi déclare : « Quand j’ai commencé ce projet, j’ai été frappée par le fait que les livres sur l’histoire de l’Afrique destinés au grand public étaient principalement écrits par des Occidentaux. » Elle décrit ainsi son livre : « un récit accessible et exhaustif englobant tout le continent », proposant « une histoire africaine de l’Afrique », qui s’extrait du prisme occidental de l’esclavage et de la colonisation. Ce réarmement moral, une nécessité absolue pour l’Afrique moderne, passe par une prise de conscience que Zénab Badawi juge nécessaire : « Que les Africains prennent conscience que leur histoire peut participer à une renaissance du continent. » (2)

La démarche de Zienab Badawi

Je partage l’idée que défend Zienab Badawi, idée selon laquelle seule la vérité historique rendra définitivement libre l’Afrique. Elle ne s’arrête pas au prisme étroit de la colonisation, mais elle « nous guide à travers l’histoire spectaculaire de l’Afrique, depuis les origines de l’humanité, en passant par les civilisations anciennes et les empires médiévaux aux reines et rois puissants, jusqu’aux misères de la conquête et à l’ivresse de l’indépendance. » Le caractère exhaustif du livre de Zienab Badawi, qui s’inscrit dans une démarche historique, évite le piège de l’érudition archiviste et de la chronologie froide des annales scientifiques. Dans une fresque historique et complète, c’est la chair de l’Afrique que nous restitue  Zienab Badawi. Selon son éditeur, Zienab Badawi, « en replaçant les voix et les perspectives africaines au centre de l’histoire du continent », parvient à s’affranchir « du prisme colonial et occidental traditionnel ». Si elle fait œuvre d’historienne, son expérience de journaliste la conduit à exploiter de façon très pédagogique, afin d’atteindre le grand public, ses recherches sur le terrain qui l’ont conduite  «  à travers une trentaine de pays africains à la rencontre d’historiens, d’anthropologues et de spécialistes locaux ». Zienab Badawi nous restitue une vérité historique longtemps occultée par une histoire de l’Afrique centrée sur l’Occident et la colonisation.

Cette histoire de l’Afrique depuis « l’aube de l’humanité » jusqu’aux indépendances que décrit Zienab Badawi devient une veste fresque qui redonne la parole aux Africains (historiens, archéologues, anthropologues et conteurs locaux) pour raconter leur propre histoire. En lisant Zienab Badawi nous comprenons que l’Afrique est bien le plus vieux continent habité de la planète.  On parle de l’Afrique comme du « berceau de l’humanité », car c’est sur ce continent que sont apparus les premiers ancêtres de l’homme et notre propre espèce, « l’homo sapiens ». Nous comprenons aussi que L’Afrique est le point de départ de la grande majorité des civilisations et des avancées scientifiques de notre monde. Bien avant la colonisation, le continent africain a vu naître des empires, des structures politiques, – notamment de puissants rois et reines du Moyen Âge africain -, l’urbanisme, l’agriculture. Des savants nous ont laissé des connaissances avancées en mathématiques, en astronomie, en médecine. (3)

Comprendre l’Afrique

Le livre de Zienab Badawi doit permettre au plus grand nombre de s’approprier  l’histoire d’une Afrique saisie dans sa diversité et sa richesse. Les Africains qui participent aujourd’hui à la construction d’une Afrique moderne savent désormais qu’ils sont les héritiers d’une civilisation qui participe depuis l’aube des temps à l’histoire de l’humanité.

Enfermer, plus de 60 ans après les indépendances, les Africains dans le statut de peuples-martyrs d’une période historique (1885-1960) qui a occulté leur passé vise à instrumentaliser politiquement la colonisation, afin de transformer la rue africaine en champ de bataille mémoriel permanent.

Les Africains sortiront de ce piège en refusant l’assignation identitaire perpétuelle de peuples–martyrs de la colonisation, un récit qui alimente un souverainisme de façade et des discours d’estrade, mais qui, en réalité, permet à des puissances étrangères d’asservir l’Afrique d’une autre manière.

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(1) Au XIXè siècle, épousant l’entreprise coloniale, l’histoire de l’Afrique écrite à partir de l’idée que le continent est peuplé d’êtres primitifs sans histoire, sans culture, ni civilisation, passe par le discours politique (Victor Hugo, « Discours sur l’Afrique », 1879), la philosophie (Hegel, « La Raison dans l’Histoire », 1837), la littérature (Joseph Conrad, « Au Cœur des Ténèbres », 1899). Cette époque voit se propager des thèses racistes qui hiérarchisent les races à partir d’un fondement biologique pseudo-scientifique (Gobineau, 1853).

(2) Dans son essai « Les Damnés de la terre » (1961), le psychiatre et écrivain martiniquais Frantz Fanon avait analysé l’impact psychologique de l’histoire écrite par le colonisateur, démontrant que ce dernier ne se contente pas d’imposer sa loi, mais qu’il s’empare, en même temps, du cerveau du colonisé pour le vider de tout repère culturel et de toute référence historique.

(3)La réalisatrice et scénariste Bénita Jacques, dans son  documentaire « L’Afrique, berceau de l’humanité et des civilisations modernes » (2024), avait mis en lumière cet héritage.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org