Alors que le Québec fait face à une pénurie chronique de main-d’œuvre, Daye Diallo, vice-président du Conseil du patronat du Québec (CPQ) en charge des politiques de main-d’œuvre et de l’intelligence économique, appelle le nouveau gouvernement à une augmentation significative des seuils d’immigration économique. Dans cette interview exclusive accordée à Afrikipresse.fr, il revient sur les limites du récent rétablissement du Programme de l’Expérience Québécoise (PEQ), la nécessité de stabilité politique et les réformes concrètes à mettre en œuvre pour renforcer la compétitivité du Québec.
L’élection d’une nouvelle Première ministre marque un tournant politique important au Québec. Quelles sont aujourd’hui les attentes prioritaires du patronat vis-à-vis de cette nouvelle équipe gouvernementale ?
Les employeurs québécois attendent avant tout de la prévisibilité. Le milieu des affaires a besoin d’une stratégie claire en matière d’immigration économique, fondée sur des données concrètes et alignée sur les besoins réels du marché du travail. Cela implique notamment trois priorités immédiates : maintenir la relance du Programme de l’Expérience Québécoise (PEQ), augmenter les seuils d’immigration économique d’au moins 10 000 personnes déjà présentes sur le territoire et assurer une stabilité des seuils pour les prochaines années.
Au-delà de l’immigration, les entreprises attendent également des signaux forts concernant la productivité, l’allègement réglementaire et la compétitivité fiscale. Dans un contexte de concurrence accrue entre les provinces canadiennes et avec plusieurs économies nord-américaines, le Québec doit impérativement renforcer son attractivité économique.
Le Québec fait face à une crise persistante de main-d’œuvre, amplifiée notamment par la suspension du PEQ en 2025. S’agit-il d’une crise conjoncturelle ou d’une transformation structurelle du marché du travail ?
Nous sommes clairement face à une transformation structurelle. La rareté de main-d’œuvre n’est pas un phénomène temporaire lié à un cycle économique. Elle découle de tendances démographiques lourdes amorcées depuis plus d’une décennie.
Le bassin des travailleurs âgés de 20 à 64 ans se réduit progressivement alors que les départs à la retraite s’accélèrent. Même lors d’un ralentissement économique, le problème demeure présent : il est simplement moins visible.
Sans une immigration économique soutenue, sans gains significatifs de productivité et sans une meilleure intégration des bassins sous-représentés notamment les travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, les personnes immigrantes déjà établies et les jeunes en transition vers l’emploi, le Québec aura de plus en plus de difficulté à soutenir sa croissance économique, financer ses services publics et préserver sa compétitivité.
La Première ministre a récemment ordonné la réactivation du Programme de l’Expérience Québécoise (PEQ) pour une période de deux ans. Est-ce une réponse suffisante aux défis actuels de main-d’œuvre et de compétitivité ?
C’est un premier pas important dans la bonne direction, mais cela demeure insuffisant. Le PEQ concerne des personnes déjà intégrées à la société québécoise. Elles travaillent ici, paient leurs impôts ici, parlent français et, dans plusieurs cas, ont été formées dans les établissements québécois. Régulariser leur situation revient donc à consolider un capital humain déjà présent et déjà investi dans notre économie.
Cependant, deux enjeux demeurent majeurs, d’une part, les seuils d’immigration économique doivent être rehaussés d’au moins 10 000 places afin d’éviter l’allongement des délais de traitement ; d’autre part, il faut assurer une plus grande stabilité des politiques publiques afin que les employeurs puissent planifier leurs besoins à moyen et long terme.
Voyez-vous émerger une nouvelle forme de collaboration entre le gouvernement et le patronat afin de renforcer la compétitivité régionale et internationale des entreprises québécoises ?
Oui, absolument. Les défis économiques actuels imposent une approche beaucoup plus collaborative entre l’État et les acteurs économiques.
Nous observons déjà une volonté plus forte de dialogue autour de la productivité, de l’innovation, de la régionalisation de l’immigration et de l’intelligence économique. Le Québec ne peut plus fonctionner en silos. Les enjeux de compétitivité nécessitent une coordination plus agile entre les gouvernements, les entreprises, les institutions d’enseignement et les partenaires régionaux.
L’objectif doit être clair : bâtir un environnement économique capable d’attirer les investissements, de retenir les talents et de soutenir la croissance des entreprises québécoises dans un contexte mondial de plus en plus compétitif.
À moyen terme, comment le Patronat entend-il positionner le Québec dans la compétition internationale pour le recrutement des talents ?
Le Québec est aujourd’hui en concurrence directe avec plusieurs juridictions internationales pour attirer les talents qualifiés. Pour demeurer compétitif, il faut agir sur plusieurs leviers simultanément.
D’abord, la rapidité : les délais actuels font perdre de nombreux candidats au profit d’autres destinations plus agiles. Ensuite, la prévisibilité : les candidats doivent comprendre clairement les procédures et les échéanciers. Enfin, l’expérience d’accueil doit être améliorée, notamment en matière de reconnaissance des compétences, d’accès au logement, d’intégration des familles et d’accompagnement régional.
Le CPQ travaille déjà avec différents partenaires, notamment dans le cadre de la Passerelle Québec–Nouveau-Brunswick avec le CÉNB, afin de mobiliser davantage les bassins francophones internationaux. Le fait français doit devenir un avantage concurrentiel stratégique et non un frein perçu.
Comment concilier le développement des compétences locales et le recours à la main-d’œuvre internationale ?
Il ne faut surtout pas opposer ces deux réalités. Elles sont complémentaires. La main-d’œuvre internationale vient combler des besoins que la démographie et la formation locale ne peuvent actuellement satisfaire à elles seules. Les programmes d’immigration économique doivent donc être directement connectés aux besoins réels des entreprises et des secteurs en tension. Parallèlement, il demeure essentiel d’investir massivement dans la formation continue, la requalification professionnelle, l’intégration des travailleurs expérimentés et l’amélioration de la productivité grâce à l’automatisation et à l’intelligence artificielle.
La résilience économique du Québec passera par cette combinaison stratégique : valoriser pleinement les talents locaux tout en renforçant l’apport ciblé des talents internationaux.
Quelles réformes urgentes recommanderiez-vous au gouvernement pour améliorer l’attraction et la rétention des talents internationaux ?
Plusieurs réformes prioritaires pourraient rapidement améliorer la compétitivité du Québec :
- Remettre pleinement le PEQ au cœur de la stratégie d’immigration économique et augmenter les admissions sous ce programme ;
- Simplifier, avec le gouvernement fédéral, le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) ainsi que les Études d’impact sur le marché du travail (EIMT), particulièrement dans les secteurs en pénurie chronique ;
- Accélérer la reconnaissance des diplômes et des compétences acquis à l’étranger. Un ingénieur, un infirmier ou un technicien qualifié ne devrait pas attendre plusieurs années avant de pouvoir exercer pleinement son métier.
Le Québec doit envoyer un message clair aux talents internationaux : ici, les compétences sont reconnues, valorisées et intégrées rapidement.
Les entreprises dénoncent régulièrement la lourdeur administrative et les délais dans le traitement des permis de travail. Où se situent, selon vous, les principaux blocages ?
Les obstacles sont multiples et souvent liés au manque de coordination entre les différents paliers gouvernementaux. Un même dossier peut dépendre simultanément du gouvernement fédéral pour le permis de travail et du Québec pour le Certificat de sélection du Québec (CSQ), sans que les systèmes soient véritablement harmonisés.
Par ailleurs, les nombreux changements réglementaires survenus ces dernières années ont rendu le système plus complexe et moins lisible, autant pour les employeurs que pour les candidats. Pour améliorer la situation, il faut davantage de stabilité réglementaire, des règles plus simples et une meilleure coordination entre Québec et Ottawa. La prévisibilité demeure un facteur fondamental pour les entreprises comme pour les travailleurs internationaux.
Si vous aviez une seule décision prioritaire à recommander à la Première ministre dans les 100 prochains jours, quelle serait-elle ?
Nous préférons surtout insister sur la nécessité de résoudre rapidement les problématiques structurelles évoquées tout au long de cet entretien. La question de l’immigration économique ne peut plus être abordée comme un simple débat administratif ou politique. Elle constitue désormais un enjeu central de compétitivité économique, de croissance régionale et de prospérité collective pour le Québec.
Entretien réalisé par Lassina BAMBA
