Et si l’Économie Sociale et Solidaire était la solution au chômage en Côte d’Ivoire ?

Face au paradoxe d'une forte croissance ivoirienne ne résorbant pas le sous-emploi des jeunes, la consultante Aminata Bamba préconise l'Économie Sociale et Solidaire (ESS). S'inspirant de modèles performants et s'appuyant sur l'adoption de la loi ESS en 2026, l'auteure présente ce secteur comme un levier clé d'insertion durable.

Un taux de chômage officiellement bas, une jeunesse en quête de débouchés

La Côte d’Ivoire affiche des indicateurs qui feraient pâlir d’envie bien des économies africaines. Le taux de chômage officiel, calculé selon les critères du Bureau International du Travail, est passé de 7,22 % en 2012 à 3,11 % en 2015, puis à 2,48 % en 2018 (OIT, 2019) un chiffre si bas qu’il est régulièrement contesté sur la scène politique, notamment à l’approche d’échéances électorales, où certains acteurs le jugent déconnecté du ressenti de la population.

Ce paradoxe s’explique par la méthodologie même du calcul : au sens strict du Bureau International du Travail 5 (BIT), est considéré comme « occupé » toute personne ayant travaillé ne serait-ce qu’une heure durant la semaine de référence. 

Or cette lecture entre en tension frontale avec celle produite par d’autres institutions. En effet, la Banque Africaine de Développement (BAD, 2018) évaluait, pour la même période, la part cumulée des emplois vulnérables et des situations de chômage dans la population active à un niveau compris entre 70 % et 90 % en 2016, un écart de plusieurs dizaines de points qui ne s’explique pas par une divergence factuelle, mais par un désaccord de fond sur ce que l’on choisit de nommer « emploi ». Cet écart méthodologique n’est pas propre à la Côte d’Ivoire : il traduit, plus largement, une caractéristique structurelle des marchés du travail africains, où la majorité des travailleurs exercent dans l’informel, sous des formes d’auto-emploi précaire, faiblement rémunérées et dépourvues de toute couverture sociale (Mbaye et Gueye, 2018, cités in Revue internationale de gestion et d’économie, 2019).

L’Enquête Nationale sur l’Emploi de 2019 (ENE, 2019), exploitée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM, 2023) dans son étude nationale du marché du travail ivoirien, permet d’affiner ce constat au-delà du seul indicateur de chômage. Elle révèle que 21,3 % de la main-d’œuvre élargie ivoirienne se trouvait en situation de sous-emploi, c’est-à-dire en activité, mais dans des conditions de temps de travail ou de rémunération dégradées. Le taux de chômage des 15-24 ans s’établissait à 5,4 %, celui des 25-35 ans à 4,7 % : des niveaux certes modérés en apparence, mais qui masquent une réalité de pauvreté encore préoccupante, puisque 57,3 % des jeunes de 16 à 24 ans et 40,9 % de ceux de 25 à 35 ans percevaient, des revenus inférieurs au SMIG.

C’est là tout le paradoxe ivoirien : une croissance économique parmi les plus dynamiques du continent avec environ 7 % de croissance annuelle moyenne du PIB entre 2012 et 2023. Pourtant, cette croissance peine à se traduire en emplois stables et décents pour une jeunesse nombreuse, urbaine, et de plus en plus formée. 

Des actions gouvernementales réelles, mais un défi structurel qui persiste

Face à ce diagnostic, l’action publique ivoirienne s’est structurée depuis une dizaine d’années autour d’un opérateur central, l’Agence Emploi Jeunes (AEJ), créée en 2015, et d’un cadre programmatique renouvelé : le Programme Jeunesse du Gouvernement (PJ Gouv). Sa nouvelle phase, courant de 2026 à 2030, est dotée d’un budget de 2 869,4 milliards de FCFA et cible 5,3 millions de jeunes, une montée en puissance sensible par rapport aux phases précédentes, qui témoigne d’une reconnaissance, au sommet de l’État, de l’ampleur du défi d’insertion mis en évidence par les enquêtes citées plus haut.

Sur le plan de la mise en œuvre, l’AEJ s’est dotée d’un maillage territorial conséquent, avec 31 antennes régionales et 232 guichets emploi répartis notamment dans les mairies et les universités, censés rapprocher le dispositif des bassins de vie des jeunes plutôt que de le concentrer à Abidjan.

Trois axes structurent ce dispositif. Le premier, stages et insertion directe, cible surtout les diplômés déjà qualifiés (Stages Écoles et de Qualification, prime revalorisée à 75 000 FCFA ; Placement Direct en entreprise). Le deuxième, requalification et chantiers-écoles, réoriente les jeunes diplômés sans emploi vers des secteurs porteurs (numérique, agro-industrie, BTP, artisanat). Le troisième, entrepreneuriat et financement, touche la frange la plus précarisée via le programme « Agir pour les Jeunes » (100 000 à 2 500 000 FCFA selon les projets) et Startups Boost Capital pour les initiatives plus structurantes. S’y ajoute le Service Civique d’Action pour le Développement, dédié aux jeunes en rupture ou sans qualification.

Ces efforts sont réels, budgétairement conséquents, et témoignent d’une architecture institutionnelle de plus en plus élaborée. Mais ils révèlent aussi les limites d’une approche encore pensée en silo : d’un côté, des politiques d’emploi centrées sur l’insertion individuelle et le financement de micro-activités ; de l’autre, des besoins sociaux et environnementaux immenses (eau, assainissement, prise en charge des personnes vulnérables, gestion des déchets, agriculture durable) encore rarement pensés comme des gisements d’emplois à part entière. C’est cette passerelle que l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) est conçue pour construire. 

L’ESS : une économie qui répond aux besoins ET qui crée de l’emploi

L’Économie Sociale et Solidaire repose sur un principe simple mais puissant : produire des biens et services utiles à la société dans le social, l’environnement, la santé, l’éducation, l’insertion, l’agriculture durable, tout en générant des emplois locaux et ancrés dans les territoires. Coopératives, mutuelles, associations, fondations, ONG et entreprises sociales en constituent les formes juridiques les plus courantes.

Ce n’est pas une utopie théorique : c’est un modèle économique déjà éprouvé, notamment en France, où il représente une part significative et structurante de l’économie nationale.

L’ESS en France : des chiffres qui parlent

L’ESS en France est le fruit d’un long processus de reconnaissance institutionnelle. Depuis plus de trente ans, les États et les collectivités territoriales ont progressivement reconnu la spécificité de ce secteur à la fois économique, citoyen et démocratique.

La France, pionnière en la matière, a franchi une étape décisive avec la loi ESS de 2014, qui a défini un cadre juridique clair pour les associations, coopératives, mutuelles et entreprises sociales.

Cette reconnaissance s’est accompagnée de la création d’outils d’accompagnement et de financement dédiés : le Dispositif Local d’Accompagnement (DLA), les fonds d’investissement solidaires, les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE), ou encore les incubateurs à impact. Ces dispositifs ont permis de consolider un tissu économique souvent sous-estimé.

L’ESS française rassemble aujourd’hui environ 2,3 à 2,6 millions de salariés, ce qui en fait l’un des premiers employeurs du pays.
Elle représente près de 10 à 13 % de l’emploi salarié total en France, selon les périmètres de calcul retenus (INSEE, Observatoire national de l’ESS).
Le secteur compte plus de 220 000 établissements employeurs, présents dans deux tiers des communes françaises, y compris en zone rurale, là où l’économie classique se désengage souvent.
La valeur ajoutée créée par l’ESS est estimée à environ 100 milliards d’euros par an.
Entre 2008 et 2013, en pleine crise économique mondiale, l’ESS a continué à créer des emplois pendant que le reste du secteur privé en détruisait. Une preuve concrète de sa résilience structurelle face aux chocs conjoncturels.
Au-delà de l’emploi salarié, le secteur mobilise environ 22 millions de bénévoles, l’équivalent de plus d’un million d’emplois à temps plein en engagement citoyen.

L’ESS française est très présente dans l’action sociale (aide à domicile, hébergement social et médico-social, insertion par l’activité économique), le sport et les loisirs associatifs, les activités financières et d’assurance (via les mutuelles et coopératives bancaires), les arts et la culture, ainsi que l’enseignement. C’est une économie du quotidien, ancrée dans des besoins que ni l’État seul ni le marché classique ne couvrent efficacement.

L’ESS ; où en est l’Afrique ? Et la Côte d’Ivoire aujourd’hui dans tout ça ? 

Contrairement à une idée reçue, l’ESS n’est pas un modèle importé, étranger aux réalités ivoiriennes. Bien avant que l’expression « économie sociale et solidaire » n’apparaisse dans les textes législatifs, l’Afrique, et la Côte d’Ivoire en particulier vivaient déjà largement selon ses principes. Les tontines, mutuelles communautaires, coopératives agricoles, associations villageoises et réseaux de solidarité urbaine traduisent depuis des générations une économie du lien, de la réciprocité et du partage des risques.

Dans de nombreux contextes, cette solidarité informelle a suppléé à l’absence de services publics, soutenu les plus fragiles et permis de préserver une cohésion sociale face à la précarité. Cette économie, que certains jugent « informelle », est pourtant porteuse d’une intelligence collective et d’une résilience économique remarquables. Elle repose sur des logiques de confiance, de proximité et de responsabilité mutuelle, autant de valeurs qui résonnent directement avec les fondements de l’ESS moderne. 

“L’Afrique ne part pas de zéro. Elle part de l’humain. Et c’est précisément là sa force.”

Plusieurs pays du continent se distinguent déjà par leur capacité à formaliser et structurer l’ESS, à des degrés d’avancement variables. Le Sénégal fait figure de pionnier régional : dès 2021, il a adopté une loi-cadre reconnaissant les entreprises sociales et instituant un Conseil supérieur dédié, une position renforcée par l’organisation à Dakar, en 2023, du Forum mondial de l’ESS. Au Burkina Faso, les mutuelles d’épargne et de crédit villageoises se fédèrent pour sécuriser des financements et bénéficier de programmes de renforcement des compétences. Au Mali, les coopératives agricoles de la région de Sikasso combinent production locale, commerce équitable et solidarité intercommunautaire pour améliorer la sécurité alimentaire et les revenus des agriculteurs. Dans les pays anglophones, le Ghana et le Kenya voient émerger des entreprises sociales numériques qui articulent logique marchande et finalité sociale ; une illustration de la façon dont la solidarité traditionnelle peut se conjuguer avec l’innovation technologique. Le Maroc, de son côté, a mis en place des incubateurs et des dispositifs de labellisation favorisant l’émergence d’entreprises sociales et le développement d’outils d’évaluation d’impact adaptés aux réalités locales.

La Côte d’Ivoire se situe encore à une étape intermédiaire de ce mouvement continental, mais elle vient de franchir une étape décisive. Ses coopératives rurales, notamment dans les filières cacao, café et vivrier bénéficient déjà de programmes d’appui en gouvernance et en renforcement des capacités, et plusieurs initiatives académiques et institutionnelles s’attellent désormais à évaluer leur impact socioéconomique, contribuant à crédibiliser et à structurer ces pratiques solidaires locales.

Le processus législatif s’est accéléré en 2025-2026. Après la validation, en mai 2025, d’une Stratégie Nationale de l’Économie Sociale et Solidaire 2025-2027, le projet de loi relatif à l’ESS a été adopté en Conseil des ministres en avril 2025, sous l’impulsion de la ministre de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la Pauvreté, Myss Belmonde Dogo. Le texte construit autour de 5 chapitres et 17 articles, avec pour ambition de placer l’humain au cœur des politiques publiques a ensuite été examiné et adopté à l’unanimité par la Commission des Affaires Sociales et Culturelles (CASC) du Sénat le 9 juin 2026, puis voté en séance plénière par les sénateurs le 18 juin 2026. Ses principaux objectifs sont la reconnaissance institutionnelle de l’ESS, à travers un statut juridique officiel d’« acteur de l’ESS » pour les coopératives, mutuelles, associations et entreprises sociales ; le renforcement du secteur, via la lutte contre les inégalités et la cohésion sociale ; et l’accompagnement des organisations, notamment par un meilleur accès aux financements et un recours facilité à la commande publique.

Cette avancée législative ouvre la voie pour esquisser ce que pourrait produire une ESS pleinement déployée en Côte d’Ivoire à condition de la penser non pas comme un supplément aux politiques sociales et aux politiques d’emploi, mais comme le point où les deux se rejoignent. 

D’ailleurs, les besoins ne manquent pas pour ancrer un modèle ESS ivoirien : l’accès à l’eau potable et l’assainissement en zone rurale, la valorisation des déchets et le recyclage dans les grandes agglomérations comme Abidjan, la transformation agroalimentaire locale (cacao, anacarde, produits vivriers) via des coopératives de producteurs, les mutuelles de santé communautaires, la microfinance solidaire, ou encore l’insertion des jeunes déscolarisés à travers des chantiers d’utilité sociale. Chaque année, 450 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme (SNIEJ, 2021-2025) : pour eux, ces filières à forte intensité de main-d’œuvre et à faible barrière à l’entrée offrent une voie d’insertion réaliste. Mais l’ESS ne se limite pas à cette frange de la jeunesse : elle mobilise tout autant des profils qualifiés comme des ingénieurs, agronomes, gestionnaires, professionnels de la santé ou du social capables de structurer et de professionnaliser ces filières, bien au-delà de la seule perspective d’un emploi salarié classique dans un secteur formel encore étroit. 

Aminata BAMBA – Consultante en stratégie des Entreprises Sociales et Solidaires (ESS), Présidente de Je’ESS