Le pari marocain de l’ingénierie sportive


Les critiques formulées lors de la Copa América 2024, organisée aux États-Unis, ont rappelé une réalité souvent oubliée. Un grand pays ne fait pas toujours un grand organisateur de football. Plusieurs joueurs et sélectionneurs s’étaient alors plaints de pelouses trop sèches, de rebonds irréguliers et de terrains mal adaptés au rythme du très haut niveau. Après un match disputé à Atlanta, le gardien argentin Emiliano Martínez avait même parlé de « désastre ». La formule a circulé parce qu’elle disait quelque chose de simple. Dans le football moderne, la qualité d’un tournoi ne se mesure pas seulement à la taille des stades ou à la puissance économique du pays hôte.

À l’approche de la Coupe du monde 2026, cette question reste sensible. Une partie des enceintes nord-américaines retenues pour la compétition ont d’abord été pensées pour le football américain, les concerts ou les grands événements de divertissement. Elles doivent donc être adaptées aux exigences d’un sport dont les contraintes sont très spécifiques. Gazon naturel, dimensions précises, qualité du drainage, régularité du rebond, résistance à l’enchaînement des rencontres.

C’est dans ce contexte que la trajectoire marocaine mérite d’être regardée autrement que sous l’angle habituel de l’enthousiasme populaire. Depuis la demi-finale historique de sa sélection au Mondial 2022, le Maroc s’est imposé comme une nation de football au sens émotionnel du terme. Mais le pays cherche désormais à franchir une autre étape. Devenir un acteur crédible de l’ingénierie sportive.

La Coupe d’Afrique des nations 2025 servira à cet égard de répétition générale avant la Coupe du monde 2030, organisée avec l’Espagne et le Portugal. Le Maroc rénove et modernise plusieurs enceintes à Rabat, Tanger, Marrakech, Fès, Agadir ou Casablanca. Le projet le plus spectaculaire reste le futur Grand Stade Hassan II, près de Casablanca, annoncé à 115 000 places. S’il est livré comme prévu, il deviendrait l’un des plus grands stades de football au monde, devant Wembley, le Stade de France ou le Santiago-Bernabéu dans sa configuration habituelle.

Mais la capacité n’est plus le seul critère de modernité. Le futur Grand Stade Hassan II doit s’inscrire dans un site de près de 150 hectares, relié à Casablanca et Rabat par de nouveaux axes autoroutiers et une gare ferroviaire dédiée. À l’échelle nationale, le Maroc a aussi lancé un plan ferroviaire de 96 milliards de dirhams, avec une ligne à grande vitesse de 430 kilomètres entre Kénitra et Marrakech, conçue pour relier les grands pôles du pays avant 2030. L’objectif annoncé est de réduire le trajet entre Rabat et l’aéroport de Casablanca à environ 35 minutes, et de faire gagner près de deux heures entre Tanger et Marrakech. À cela s’ajoute l’achat prévu de 168 nouveaux trains. Côté accueil, le défi est du même ordre.

Le cas des pelouses illustre bien cette évolution. Une surface de jeu n’est plus un simple tapis vert que l’on installe avant une compétition. C’est un organisme vivant, entretenu selon des paramètres précis. Exposition au soleil, ombre portée des tribunes, humidité, composition du sol, densité racinaire, fréquence de tonte, arrosage, drainage, capacité à supporter plusieurs matchs rapprochés. Une pelouse trop sèche ralentit le ballon. Une surface trop grasse perturbe les appuis. Un mauvais drainage peut changer le cours d’un match.

À ce niveau, l’agronomie devient une composante de la performance sportive.
Les grandes nations du football ont intégré depuis longtemps cette réalité. L’Allemagne a bâti une partie de sa réputation sur la fiabilité de ses stades depuis la Coupe du monde 2006. L’Angleterre s’appuie sur Wembley, mais aussi sur un écosystème de clubs capables d’entretenir des terrains de haut niveau toute l’année. L’Espagne modernise ses enceintes historiques, du Bernabéu au Camp Nou.

Le Maroc arrive plus tard, mais avec un avantage. Il peut construire un modèle plus cohérent, presque d’un bloc, sans devoir composer avec un parc d’enceintes trop ancien ou trop dispersé. C’est une différence avec plusieurs pays comparables. L’Égypte reste une grande nation de football, mais une partie de ses infrastructures accuse le poids des années. L’Afrique du Sud dispose encore de stades impressionnants hérités du Mondial 2010, mais leur rentabilité demeure inégale. La Turquie a beaucoup construit, mais essentiellement pour son marché intérieur. Le Qatar a impressionné en 2022, mais dans un modèle très concentré et difficilement transposable.

Cela ne signifie pas que tout est acquis. Les grands chantiers sportifs exposent toujours les États au risque du retard, du surcoût ou du gigantisme. Un stade de 115 000 places impressionne, mais il faut ensuite l’utiliser, l’entretenir et le rentabiliser au-delà des grands soirs internationaux. C’est souvent après la compétition que l’on juge réellement la solidité d’un modèle. Le Mondial 2030 dira s’il tient à l’échelle mondiale.