Pour mieux comprendre, posons-nous ces questions de l’auteur, lui-même, ancien directeur du Monde Diplomatique : » Pourquoi la Palestine suscite-t-elle des polémiques si passionnées, alors que cette terre a perdu de sa valeur stratégique et ne contient pas de pétrole ? De quoi la Palestine est-elle donc le nom ? D’un antisémitisme sans cesse recommencé ? De la haine de l’Occident nourrie par le monde musulman ? D’un ordre colonial finissant ? » et plus longtemps, « Longtemps, l’histoire de la Palestine s’est limitée à celle, tourmentée, du peuple juif aspirant après deux mille ans d’exil à retrouver une patrie. Pour les autochtones, en revanche, et notamment dans le monde arabe qui vit une période de révolutions, elle se résume à une spoliation qui perdure et qui rappelle, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique, une oppression pas si ancienne » renchérit-il.
Certaines œuvres refusent la facilité du commentaire immédiat. Elles prennent le temps de la profondeur. « De quoi la Palestine est-elle le nom ? » d’Alain Gresh fait partie de celles-là. Cet essai ne se contente pas de décrire un conflit, il interroge le sens même des mots, des mémoires et des territoires qui le composent.
Dans un monde saturé d’images et de titres, où la question palestinienne est souvent réduite à un fait divers ou à un affrontement cyclique, Alain Gresh propose une autre démarche : celle de l’historien, du journaliste et du citoyen. Une démarche qui consiste à revenir aux origines, à déplier les couches du temps pour comprendre comment un nom est devenu un enjeu planétaire.
À travers une documentation rigoureuse et une analyse politique exigeante, l’auteur retrace la construction de la question palestinienne sur la longue durée. Son point de départ se situe dans les dernières décennies de l’Empire ottoman, lorsque la Palestine était encore une terre plurielle, habitée par des communautés diverses. Il poursuit jusqu’aux réalités contemporaines, en passant par le mandat britannique, la création de l’État d’Israël, les guerres de 1948 et de 1967, les Intifadas, les accords d’Oslo et l’occupation qui perdure.
Loin d’opposer des récits de manière binaire, Gresh met en lumière les dynamiques complexes qui ont transformé cette terre : les logiques coloniales, les aspirations nationales naissantes, les déplacements massifs de populations, les décisions diplomatiques prises parfois loin des concernés. Il montre comment chaque période a laissé des traces, des blessures et des espoirs qui continuent de peser sur le présent.
La puissance de l’ouvrage tient à son refus du simplisme. L’auteur analyse les rapports de force qui ont façonné le destin de la Palestine, mais il le fait en replaçant chaque événement dans son contexte. Il explique comment les mémoires se sont construites des deux côtés, comment les récits nationaux se sont affrontés et parfois exclus, et comment les intérêts géopolitiques des grandes puissances ont souvent pris le pas sur le droit des peuples.
Ce livre n’a pas pour ambition de substituer une mémoire à une autre. Il ne cherche pas à désigner des vainqueurs ou des coupables. Son projet est plus exigeant : comprendre les origines d’une tragédie historique dont les répercussions dépassent largement le cadre du Moyen-Orient. Car la question palestinienne, nous dit Gresh, est aussi une question sur le droit international, sur la justice, sur la capacité du monde à tenir ses promesses.
L’écriture d’Alain Gresh est sobre, précise, solidement étayée. Elle donne au lecteur des repères pour sortir du bruit médiatique et de l’émotion immédiate. Elle offre des clés pour nommer ce qui est souvent tu ou déformé : l’expulsion de 1948, la Nakba, l’occupation, la colonisation, la résistance, mais aussi les tentatives de paix et les impasses diplomatiques.
Au-delà de l’histoire politique, « De quoi la Palestine est-elle le nom ? » est une réflexion sur la mémoire collective. Il rappelle qu’aucune paix durable ne peut se construire sur l’oubli. Il interroge le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe fondateur des Nations Unies, et la manière dont il s’applique, ou ne s’applique pas, dans ce cas précis.
Lire cet ouvrage, c’est accepter de prendre du temps. C’est entreprendre une exploration documentée des origines, des évolutions et des enjeux d’une des questions les plus sensibles de notre temps. C’est comprendre que derrière un nom se cachent des vies, des terres, des exils et une quête de reconnaissance.
En somme, Alain Gresh ne donne pas de leçon. Il donne à penser. Et c’est peut-être ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour comprendre la Palestine.
« De quoi la Palestine est-elle le nom ? » d’Alain Gresh, Éditions Les liens qui Libèrent, 2010, avec la contribution de Ouattara Yassoungo Drissa (Lu et résumé).
