À bien des égards, « Ceux qui parlent fort » d’Ephrem Youkpo dialogue avec « L’Enfant noir » de Camara Laye, classique majeur de la littérature africaine. Les deux œuvres accordent une place essentielle à l’enfance africaine, à la famille, aux figures ancestrales et à la terre natale. Mais là où Camara Laye raconte principalement la construction d’un jeune homme au contact de sa culture et son départ vers d’autres horizons, Ephrem Youkpo radicalise la question : que devient l’enfant lorsqu’il est arraché à son univers et qu’aucune terre d’accueil ne lui permet de se sentir totalement chez lui ?
C’est précisément dans cette interrogation que réside l’une des singularités de « Ceux qui parlent fort ». Le roman raconte l’histoire de Johan, un enfant né à Cocody, à Abidjan, dont l’existence bascule lorsque, à douze ans, ses parents décident de l’emmener en France. Le récit s’installe alors au cœur d’une expérience complexe, faite d’exil, de déracinement, de métissage et de cette étrange fracture de l’identité qui transforme celui qui part en étranger partout où il va.
Johan grandit dans une famille métisse où le monde des vivants dialogue avec celui des morts. Chez lui, les disparus ne sont jamais vraiment partis. Les grands-parents morts sont consultés, écoutés, invoqués. Ils sont « ceux qui parlent fort », expression qui donne son titre au roman. Cette présence invisible constitue le socle affectif et culturel de l’enfance de Johan. Dans cet univers, Cocody n’est donc pas seulement un lieu. C’est une mémoire, une famille, une terre et, plus profondément encore, une manière d’être au monde. Pourtant, Johan est aussi l’enfant d’une famille qui ne se sent jamais complètement à sa place. Ses parents, eux-mêmes métis, nourrissent le rêve français.
C’est dans ce contexte qu’à douze ans, Johan est contraint de les suivre. Il abandonne ses amis, son école, les odeurs d’Abidjan, sa grand-mère et jusqu’à ce cimetière familial qui constituait un lien avec les générations disparues. Sur la couverture, l’enfant dans l’avion devient ainsi l’image saisissante d’un destin décidé par d’autres.
Le voyage commence, mais l’appartenance, elle, se dérobe parcequ’ en France, le rêve se fissure progressivement. Le père et la mère tous deux appartiennent à cette génération d’enfants métis rejetés par leurs pères blancs, arrachés à leurs mères noires et placés de force au Foyer des métis de Bingerville. C’est à partir de cette blessure originelle que se construit leur rapport à la France : une part française revendiquée, nourrie par l’espoir d’un ailleurs où ils pourraient enfin trouver leur place. Ce qui ne se fera jamais pour eux.
Au collège, Johan découvre une autre violence : celle du regard. En Côte d’Ivoire, on le surnommait « le petit blanc » ; en France, il devient « le noir ». Entre deux appartenances, il ne sait plus exactement où se situer. Il découvre alors que l’exil n’est pas seulement une distance géographique : il peut devenir une expérience intérieure. C’est précisément là que le roman trouve une grande partie de sa force. Johan n’est pas simplement confronté à l’exil géographique ; il est confronté à l’exil intérieur. Les voix de Cocody, qui continuent de lui parler dans ses rêves, deviennent alors son ultime refuge. Le passé, loin de disparaître, revient sous la forme de souvenirs, de voix et de présences invisibles. Dès lors, « Ceux qui parlent fort » dépasse le simple récit d’un enfant déplacé d’un continent à l’autre. Le roman interroge ce qui demeure lorsqu’un individu est arraché à son environnement culturel, familial et affectif. Il pose une question essentielle : peut-on changer de pays sans avoir à négocier avec une partie de soi-même ?
Johan n’a pas seulement quitté Cocody. Il a quitté une partie de lui-même. Et lorsqu’il comprend qu’il ne sera jamais complètement Français sans pouvoir redevenir totalement Ivoirien, il découvre que son identité réside précisément dans cette faille. Au fond, « Ceux qui parlent fort » est moins le récit d’un voyage que celui d’une identité en apesanteur. Une identité suspendue entre deux terres, deux cultures, deux mémoires, deux façons de se définir.
Le livre est un roman profondément africain, mais surtout profondément humain, et puis il y a l’auteur, Ephrem Youkpo, dont le parcours donne à cette nouvelle aventure littéraire une résonance particulière. En effet, nos chemins se sont retrouvés autour de la culture et de la littérature. Je me souviens notamment de notre rencontre à l’Institut français d’Abidjan, en 2018, à l’occasion d’une activité littéraire. Depuis, nos retrouvailles se sont régulièrement faites autour du Salon international du livre d’Abidjan (SILA), rendez-vous majeur de la littérature en Côte d’Ivoire et en Afrique. Mais bien avant que la littérature ne nous réunisse, j’avais connu Ephrem Youkpo à travers l’univers des médias. Je l’ai notamment découvert à la télévision, à travers l’émission de vacances « Chorus », diffusée sur la RTI. Un peu plus tard, je l’ai retrouvé sur les ondes de RFI, lorsqu’il a remplacé Claudy Siar à Couleurs Tropicales pendant presqu’une année Ainsi, au fil des années, ce qui avait commencé dans l’univers de la télévision et de l’animation s’est prolongé dans celui de la radio, de la culture et, désormais, de la littérature. Une trajectoire qui témoigne, à sa manière, de la capacité d’un homme de médias à se réinventer et à continuer de prendre la parole, autrement, sur d’autres espaces. Et 2026 marque une nouvelle étape dans cette trajectoire, avec la présentation de « Ceux qui parlent fort », même si ce roman n’est pas son premier ouvrage.
Au terme de cette lecture, le parcours de Johan apparaît comme une métaphore de l’expérience humaine : passer d’un espace à l’autre, d’une voix à l’autre, d’un univers à l’autre, sans jamais cesser de chercher cet endroit véritable où enfin se poser.
« Ceux qui parlent fort », Ephrem Youkpo, EYO Éditions, 2026. Une contribution de El Hadj Abdoulaye Ouattara.
