À la disparition du Grand Prix Littéraire d’Afrique, 1962, Cheikh Hamidou Kane, le samedi 03 octobre 2026, l’honneur est revenu à Demba Diop, auteur de « le jour montant », première œuvre soumise à cette chronique naissante en 2024, de lui rendre hommage, le temps d’une pause d’un LU POUR VOUS spécial ou particulier, comme vous voulez, à la saveur d’un deuil littéraire.
Le 29 novembre 2011, à Abidjan, Demba Diop rencontrait Cheikh Hamidou Kane, l’auteur de « L’Aventure ambiguë ». De cette conversation est restée une conviction forte : l’Afrique ne pourra véritablement construire son avenir qu’en assumant son histoire, ses valeurs et sa mémoire. À travers son projet de pièce de théâtre consacrée à la Charte du Mandé, l’écrivain sénégalais rêvait déjà d’une transmission renouvelée de l’histoire africaine aux générations futures. À l’heure où son œuvre continue d’interroger notre rapport à la tradition, à la modernité et à l’identité, cette rencontre prend une résonance particulière.
LE SOUVENIR D’UNE RENCONTRE, LE MESSAGE D’UN ÉCRIVAIN.
Le 29 novembre 2011, à Abidjan, j’ai eu le privilège de rencontrer l’écrivain Cheikh Hamidou Kane. Je connaissais l’auteur de L’Aventure ambiguë, celui qui avait si profondément interrogé le choc entre tradition et modernité, entre ce que nous sommes et ce que nous devenons. Mais notre échange ce jour-là m’a surtout permis de découvrir un homme habité par une préoccupation qui dépassait largement la littérature : celle de l’identité de l’Afrique et, plus particulièrement, de la construction de la nation ivoirienne. Il me confia son immense souhait de créer une pièce de théâtre consacrée à la Charte du Mandé, cette tradition de droits et de devoirs associée à l’Empire du Mali et à Soundjata Keïta. Il voulait faire revivre sur scène cette mémoire africaine, non comme une curiosité historique, mais comme une source de réflexion pour notre présent. Pour lui, le problème de la Côte d’Ivoire résidait en grande partie dans son incapacité à se forger une identité véritable. Cette identité ne pouvait être fabriquée artificiellement. Elle devait être recherchée dans notre histoire, nos traditions, nos valeurs, nos usages et dans tout ce que la mémoire collective avait transmis avant nous, « Il faut faire le travail », me disait-il, le travail de mémoire, le travail d’apprentissage, le travail de transmission. Apprendre à nous-mêmes qui nous sommes, puis apprendre à nos enfants ce que furent nos sociétés, leurs règles, leurs valeurs, leurs institutions, leurs récits et leurs imaginaires. Non pour revenir au passé, mais pour construire une modernité qui nous ressemble.
UNE ŒUVRE QUI CONTINUE DE NOUS INTERROGER.
C’est tout le sens de « L’Aventure ambiguë », publiée en 1962. À travers le destin de Samba Diallo, jeune homme issu d’une famille noble du Fouta Toro, Cheikh Hamidou Kane explore les tensions entre tradition et modernité, entre spiritualité et rationalité, entre héritage africain et valeurs occidentales. Samba Diallo est formé dans la tradition coranique avant de poursuivre ses études en France. Cette rencontre avec une autre civilisation provoque en lui un profond déchirement intérieur. L’œuvre devient alors une réflexion sur l’identité, l’éducation, la colonisation, la modernité et la difficile recherche d’une synthèse entre plusieurs univers culturels. C’est cette richesse qui explique pourquoi, plus de six décennies après sa publication, le roman continue de susciter débats, interrogations et lectures contradictoires. Certains lecteurs y voient une œuvre prophétique sur les bouleversements que connaît encore l’Afrique. D’autres questionnent certaines de ses représentations culturelles et historiques. Mais précisément, c’est peut-être là que réside la force d’une grande œuvre : elle ne ferme pas le débat. Elle l’ouvre.
RACONTER L’AFRIQUE AUX AFRICAINS
Lors de notre conversation, Cheikh Hamidou Kane avait également compris une nécessité fondamentale : pour atteindre la jeunesse, il fallait raconter autrement. Il évoquait les nouveaux médias et prenait notamment l’exemple du Roi Lion. Derrière ce qui pouvait apparaître comme un simple conte destiné aux enfants, il voyait la puissance d’un récit inspiré de l’Afrique et devenu universel. Pourquoi ne pas utiliser cette même puissance du récit, de l’image, du théâtre, du cinéma et des nouveaux médias pour transmettre aux jeunes Africains leur propre histoire ? Son ambition n’était donc pas simplement de préserver une mémoire. Elle était de la rendre vivante, car un peuple qui ne connaît pas son histoire finit nécessairement par emprunter celle des autres pour se raconter lui-même.
« IL FAUT FAIRE LE TRAVAIL »
Quinze ans après cette rencontre, les paroles de Cheikh Hamidou Kane résonnent avec une force particulière. Il ne me parlait pas seulement de la Côte d’Ivoire de 2011. Il me parlait d’une question qui demeure entière : Comment construire une Nation moderne sans perdre la mémoire de ce qui nous a précédés ? Il avait compris que l’identité ne se décrète pas. Elle se cherche. Elle se connaît. Elle s’assume. Et surtout, elle se transmet. Peut-être est-ce là le plus bel héritage que puisse nous laisser un écrivain : nous rappeler que les peuples ne deviennent véritablement eux-mêmes que lorsqu’ils commencent à se raconter avec leurs propres mots, à partir de leur propre mémoire. Merci, Monsieur Kane, pour cette conversation. Vous vouliez écrire une pièce pour faire revivre une mémoire africaine. Mais, à travers cette rencontre, vous avez aussi semé une conviction : nous ne construirons jamais pleinement l’Afrique de demain tant que nous n’aurons pas appris à nos enfants ce que fut l’Afrique d’hier. Votre œuvre nous a appris à penser l’ambiguïté de notre destin. Votre parole nous rappelle qu’il nous appartient encore de choisir ce que nous voulons en faire.
L’ŒUVRE : CHEIKH HAMIDOU KANE, « L’AVENTURE AMBIGUË », 1962.
Roman initiatique majeur de la littérature africaine francophone, « L’Aventure ambiguë » demeure une œuvre incontournable sur le choc des cultures, la quête identitaire et la confrontation entre tradition et modernité. À travers Samba Diallo, Cheikh Hamidou Kane pose une question toujours actuelle : comment accueillir la modernité sans perdre ce qui fonde notre identité ? C’est cette interrogation, plus de soixante ans après la publication du roman, qui continue de donner à l’œuvre toute sa puissance.
CoolBee Ouattara
