LU POUR VOUS By CoolBee Ouattara | « Sœurs esclaves » de Maurice Bandaman, quand les cicatrices de l’Histoire traversent les siècles.

Lauréat de plusieurs prix en 2026, Sœurs esclaves de Maurice Bandaman relie les manifestations post-George Floyd à la traite négrière. À travers la quête de deux Afro-descendants unis par une scarification identique, le roman explore la mémoire, la dispersion des familles et les traumatismes persistants de l'Histoire sur l'identité.

Grand Prix national Bernard Binlin-Dadié de la littérature 2026 au SILA 16 et lauréat du Prix Cheikh Hamidou Kane 2026, « Sœurs esclaves » de Maurice Bandaman s’impose comme une œuvre ambitieuse sur la mémoire de la traite négrière, la dispersion des familles africaines et la persistance de l’Histoire dans les corps et les imaginaires.

Le roman repose sur une construction narrative à deux temps. D’un côté, le présent, marqué par les manifestations consécutives à la mort de George Floyd aux États-Unis ; de l’autre, le XVIIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, plongés dans la violence de la traite transatlantique. Le point de jonction entre ces deux temporalités est une mystérieuse scarification identique portée par Jordan et Jacinthia, deux jeunes Afro-descendants dont la rencontre déclenche une enquête sur leurs origines.

Il faut ici rappeler que George Floyd est mort le 25 mai 2020 à Minneapolis, alors qu’il était placé en garde à vue par la police. Sa mort a provoqué un mouvement mondial de protestation contre les violences policières et les discriminations raciales. Dans le roman, cet événement historique contemporain devient ainsi la porte d’entrée vers une mémoire beaucoup plus ancienne : celle de l’esclavage.

L’enquête de Jordan et Jacinthia les conduit jusqu’à deux sœurs jumelles, Ndamlan et N’Dahou, séparées par la mécanique du commerce négrier. L’une choisit de suivre l’homme qu’elle aime dans la captivité ; l’autre décide volontairement de partager son destin. Mais l’histoire les disperse finalement entre l’Afrique de l’Ouest, le Brésil, les Caraïbes et les États-Unis.

La grande trouvaille symbolique du roman réside dans la scarification. Elle cesse d’être une simple marque corporelle pour devenir une archive vivante, une sorte de document historique inscrit dans la chair lorsque les archives écrites ont disparu. Les corps deviennent ainsi les derniers dépositaires d’une histoire que les siècles n’ont pas réussi à effacer.

C’est précisément là que se situe la force majeure de Maurice Bandaman : transformer une question historique, la dispersion des populations africaines par la traite, en une interrogation intime sur l’identité, la filiation et la mémoire.

Le roman rappelle que l’esclavage n’appartient pas seulement au passé : ses conséquences continuent de traverser les générations. Mais cette ambition constitue également la principale limite de l’œuvre. À vouloir embrasser simultanément histoire, généalogie, spiritualité, identité, métissage, mémoire collective et réparation symbolique, le récit risque parfois de devenir démonstratif. Certains développements peuvent donner au lecteur le sentiment que la thèse historique ou mémorielle prend le pas sur la subtilité romanesque. L’inceste involontaire, qui constitue l’un des ressorts dramatiques majeurs, produit toutefois un puissant vertige moral : que reste-t-il des liens familiaux lorsque l’Histoire a méthodiquement détruit les traces de la filiation ?

Par son architecture familiale et transgénérationnelle, « Sœurs esclaves » présente une parenté évidente avec « Homegoing » de Yaa Gyasi. Publié en 2016, ce roman suit deux lignées issues de deux sœurs séparées par la traite négrière et explore, sur plusieurs générations, les conséquences de cette rupture entre l’Afrique et l’Amérique. La différence est notable : chez Gyasi, la mémoire se déploie principalement à travers les générations ; chez Bandaman, elle devient une enquête contemporaine et presque policière, avec la scarification comme fil conducteur. On pourrait également rapprocher « The Book of Negroes » de Lawrence Hill, qui fait de la traversée de l’Atlantique, de l’esclavage et de la reconstruction de la mémoire africaine le cœur de son récit.

Reste une dernière précaution, presque nécessaire à cette lecture. J’espère que mon admiration personnelle pour l’auteur, pour sa capacité à traverser quatre vies avec la même constance : enseignant, écrivain, politique et diplomate n’a guère entaché cette critique, car si Maurice Bandaman signe ici un roman parfois chargé de ses propres intentions historiques et mémorielles, il livre surtout une œuvre qui pose une question essentielle : combien de générations faut-il pour qu’un peuple retrouve les morceaux dispersés de sa propre mémoire ?Avec Sœurs esclaves, la réponse de Bandaman semble claire : tant que la mémoire demeure vivante, même inscrite dans la chair, l’Histoire n’a pas totalement gagné.

« Sœurs esclaves » de Maurice Bandaman, Éditions Éburnie / Présence Africaine, 2025, avec la contribution de Richard Alouan (lu et résumé)