Le titre en lui-même est un Oxymore qui résume une époque. « Vrais mensonges, fausses vérités », ici l’oxymore est volontaire, brutal, politique. Jean-Baptiste Akrou, journaliste et ancien Directeur Général de Fraternité Matin, ne choisit pas la nuance. Il donne le paradoxe pour dire l’état du débat public ivoirien. Les « vrais mensonges » désignent ces récits officiels, répétés, martelés, qui finissent par s’imposer comme faits, alors qu’ils reposent sur l’omission, la manipulation ou la propagande. Ce sont des mensonges qui ont force de loi parce qu’ils sont portés par l’appareil d’État, par des médias, par des intérêts. Ils sont « vrais » non par leur contenu, mais par leur effet : ils gouvernent les perceptions.
Les « fausses vérités » sont l’inverse. Ce sont des réalités documentées, sourcées, vécues par les populations, mais disqualifiées parce qu’elles dérangent. On les traite de rumeurs, de complot, d’aigreur. Elles deviennent « fausses » non par nature, mais par décret politique. Le titre d’Akrou est donc un diagnostic : en Côte d’Ivoire, comme ailleurs, le pouvoir ne se dispute plus seulement dans les urnes. Il se dispute dans la bataille du récit.
Dans cet essai paru dans un contexte post-crise, Jean-Baptiste Akrou fait œuvre de témoin et d’analyste. Le livre n’est pas un pamphlet. C’est une radiographie froide du traitement de l’information en Côte d’Ivoire depuis les années 1990 jusqu’aux crises successives.
Le journaliste décortique comment les régimes successifs ont construit des narratifs pour légitimer leurs actions. Il revient sur la décennie 2000 : la notion d’ivoirité, les chiffres économiques, le rôle de la presse. Il montre comment des mots deviennent des armes, comment des silences deviennent des stratégies. Le « vrai mensonge » est ici institutionnel : quand la communication d’État cesse d’informer pour se mettre à convaincre à tout prix.
L’auteur analyse le sort réservé aux voix discordantes : Journalistes, chercheurs, simples citoyens qui documentent la corruption, les dérives sécuritaires, les fractures sociales. Leurs constats sont qualifiés de « politiquement motivés », de « non patriotiques ». Leur vérité est renvoyée au rang de « fausse vérité » parce qu’elle ne sert pas le récit dominant.
Jean Baptiste Akrou rappelle ses propres années à Fraternité Matin, entre ligne éditoriale, pression politique et exigence professionnelle.
Le livre est aussi un auto-examen. L’auteur interroge la responsabilité de la presse. Entre complaisance, autocensure et militantisme déguisé, comment le quatrième pouvoir a-t-il parfois accompagné les « vrais mensonges » ? Il appelle à un journalisme de rigueur, qui vérifie avant d’affirmer, qui distingue le fait du commentaire. Pour lui, la presse ne doit ni être la caisse de résonance du pouvoir, ni le porte-voix de l’opposition. Elle doit être l’instrument de la vérité, même inconfortable.
L’ex-DG de Fraternité Matin n’épargne pas le peuple. Il décrit une société ivoirienne saturée d’informations contradictoires, où le citoyen finit par douter de tout. La conséquence est grave : le désengagement, le cynisme, la prime à la rumeur. Quand tout est « vrai mensonge » ou « fausse vérité «, le débat démocratique meurt. Il plaide pour l’éducation aux médias, pour la transparence des institutions, pour des données publiques accessibles.
Des mérites, il n’en manque pas. Le premier mérite de l’ouvrage est son ton. Akrou ne cherche pas à plaire. Il nomme. Il date. Il assume. Dans un pays où le consensus mou est souvent préféré à la confrontation d’idées, ce livre est un acte politique. Il oblige chaque camp à se regarder dans le miroir. Il rappelle que la paix ne se décrète pas par le silence, mais se construit par la vérité.
Le second mérite est pédagogique. En expliquant les mécanismes de la désinformation, l’auteur donne des clés. Il montre que le « vrai mensonge » se nourrit de trois choses : la répétition, l’autorité de celui qui parle, et la fatigue de celui qui écoute. C’est une leçon de civisme.
La principale critique que je peux adresser à l’ouvrage est son faible appétit pour les solutions systémiques. Le journaliste diagnostique brillamment le mal. Il est plus discret sur le remède. Comment réforme-t-on Fraternité Matin ? Quel statut pour une télévision publique vraiment indépendante ? Quel modèle économique pour une presse libre sans être vassale des annonceurs ou des puissances étrangères ? Le livre ouvre le chantier, il ne le conduit pas jusqu’au bout.
Par ailleurs, à force de dénoncer les « vrais mensonges » de tous les bords, l’auteur prend le risque de la symétrie facile. Or, tous les mensonges ne se valent pas. Il y a celui qui tue et celui qui manipule. Celui qui déclenche la guerre et celui qui masque un marché public. La hiérarchisation des responsabilités aurait mérité d’être plus nette.
En 2026, à l’heure où le SILA débat du livre, où le MASA parle d’économie orange, où la Tabaski appelle à la solidarité, le livre d’Akrou reste d’une actualité brûlante. L’Intelligence Artificielle, thème du FEMUA, va démultiplier la capacité à produire du « vrai mensonge » à l’échelle industrielle. La certification JTI obtenue par L’Intelligent d’Abidjan est une réponse. Le livre d’Akrou en est le manifeste théorique.
« Vrais mensonges, fausses vérités » n’est pas un livre contre un camp. C’est un livre contre une méthode : celle qui consiste à gouverner par le narratif plutôt que par le réel. Jean-Baptiste Akrou rappelle aux dirigeants que le mensonge a les jambes courtes. Il rappelle aux journalistes que leur légitimité tient à leur indépendance. Il rappelle aux citoyens que la démocratie exige un effort : celui de chercher la vérité, même quand elle n’arrange personne.
Dans une Côte d’Ivoire qui veut le développement harmonieux, comme le disait le Ministre d’État Adjoumani à Adzopé, la première infrastructure à bâtir est celle de la confiance. Et la confiance ne se décrète pas. Elle se mérite, par des faits, par des preuves, par le refus du « vrai mensonge ». Le livre d’Akrou est donc un outil. Non pas pour faire la révolution, mais pour faire la République autrement et sérieusement.
« Vrais mensonges, fausses vérités » de Jean-Baptiste Akrou. Editions Tabala. 2024.
