Lorsque Sergueï Lavrov a appelé, le 18 mai 2026, à un soutien international contre le terrorisme en Afrique, son message pouvait sembler consensuel. Mais dans le contexte sahélien, il révèle surtout les limites de la stratégie russe. Depuis plusieurs années, Moscou s’est imposée comme l’alternative aux partenaires occidentaux et onusiens, accompagnant leur marginalisation au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Aujourd’hui, alors que l’insécurité persiste, la Russie en appelle à l’aide internationale pour faire face à une menace qu’elle n’a pas réussi à contenir seule[1].
Une architecture sécuritaire fragilisée par les ruptures successives
La rupture avec les partenaires occidentaux s’est accélérée après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Au Mali, après les putschs de 2020 et 2021, les relations avec Paris se sont rapidement dégradées. En février 2022, la France et ses partenaires européens ont annoncé le retrait de l’opération Barkhane et de la force Takuba, avant que les autorités maliennes de transition n’exigent un départ accéléré des forces étrangères[2].
La même dynamique a touché l’ONU. En juin 2023, le Conseil de sécurité a mis fin au mandat de la MINUSMA à la demande de Bamako[3]. Bien qu’elle ne soit pas une force antiterroriste offensive comme Barkhane, son départ a retiré du Mali une présence internationale importante dans un contexte de progression des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique.
Au Niger, après le coup d’État de juillet 2023, les forces françaises puis américaines ont quitté le pays, y compris la base stratégique d’Agadez[4]. Au Burkina Faso, les forces françaises avaient déjà été poussées vers la sortie en 2023[5]. Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, le même discours a prévalu : souveraineté retrouvée, rejet des partenaires occidentaux et rapprochement avec Moscou.
La Russie a occupé le vide, sans apporter la sécurité promise
La Russie n’a pas créé à elle seule ces ruptures, mais elle les a accompagnées et exploitées. À mesure que les partenaires occidentaux et l’ONU quittaient le Sahel, Moscou s’est imposée comme un allié privilégié de plusieurs juntes, notamment au Mali avec l’arrivée de Wagner fin 2021, puis d’Africa Corps après la réorganisation du dispositif russe[6].
Pourtant, les résultats sécuritaires restent loin des promesses. La menace djihadiste ne s’est pas réduite ; elle s’est au contraire adaptée et étendue. Selon l’ACLED et l’Africa Center for Strategic Studies, le Sahel demeure l’un des principaux foyers de violence extrémiste en Afrique[7]. Cette situation inquiète particulièrement les pays côtiers comme la Côte d’Ivoire, exposés aux répercussions de l’instabilité sahélienne.
Au Mali, les difficultés rencontrées sur le terrain ont mis en évidence les limites du modèle russe. Le départ de Wagner en 2025, remplacé par Africa Corps, n’a pas marqué un retrait de Moscou mais une réorganisation de sa présence. Plusieurs analyses estiment toutefois que cette restructuration ne règle pas les problèmes de fond : efficacité contestée, dépendance accrue et incapacité à stabiliser durablement les zones touchées par l’insécurité.
Un modèle opaque, brutal et contre-productif
L’échec n’est pas seulement opérationnel. Il est aussi politique et humain. Les opérations conduites par l’armée malienne avec l’appui de Wagner puis d’Africa Corps ont été régulièrement accusées d’exactions contre des civils. Human Rights Watch a documenté des meurtres illégaux, des disparitions forcées et des exécutions sommaires imputés à l’armée malienne et à des combattants étrangers associés à Wagner[8]. Ces pratiques ne relèvent pas seulement de la question des droits humains. Elles peuvent aussi nourrir les griefs locaux, affaiblir la confiance entre populations et forces armées, et fournir aux groupes djihadistes un puissant argument de recrutement.
C’est là toute la limite du discours russe. Moscou sait dénoncer l’Occident, mais ne démontre pas sa capacité à protéger durablement les populations. Elle sait promettre la souveraineté, mais ses partenaires restent confrontés aux mêmes menaces, parfois aggravées. Elle sait occuper le terrain diplomatique et informationnel, mais elle ne remplace pas à elle seule l’ensemble des capacités que les partenaires évincés apportaient : renseignement, surveillance aérienne, appui logistique, formation, financement, aide humanitaire, pression diplomatique et mécanismes multilatéraux.
Le paradoxe Lavrov : invoquer la non-ingérence après avoir pratiqué l’ingérence
Le paradoxe est manifeste. Après avoir soutenu un discours de rupture avec la France, l’Occident et l’ONU, la Russie appelle désormais à une aide internationale contre le terrorisme en Afrique, à condition qu’elle respecte la « non-ingérence ».
Cette position apparaît contradictoire. Moscou invoque aujourd’hui la non-ingérence alors qu’elle a renforcé son influence au Sahel à travers des accords sécuritaires, le déploiement de Wagner puis d’Africa Corps et un soutien politique assumé à plusieurs régimes militaires. La Russie ne peut donc se présenter comme un simple observateur extérieur.
Au-delà du débat diplomatique, l’appel de Sergueï Lavrov révèle surtout une réalité : la Russie ne peut pas, seule, sécuriser le Sahel. Malgré son engagement croissant, les groupes djihadistes continuent de progresser et les défis sécuritaires demeurent considérables.
L’enjeu de demain ?
Pour la Côte d’Ivoire, cette leçon est essentielle. Le Sahel n’est pas un théâtre lointain. Ce qui se joue au Mali, au Burkina Faso et au Niger concerne directement la sécurité du Golfe de Guinée. L’affaiblissement des coopérations internationales, la progression des groupes djihadistes et l’installation de partenaires opaques aux méthodes brutales créent un environnement instable aux portes des pays côtiers. Abidjan a donc intérêt à regarder lucidement le bilan russe : beaucoup de discours, beaucoup de propagande, mais peu de résultats durables.
L’enjeu, pour les pays africains, n’est pas de choisir entre dépendance occidentale et dépendance russe. Il est de bâtir des partenariats efficaces, transparents, contrôlables et réellement utiles aux populations. À ce stade, l’appel de Lavrov dit en creux ce que la communication russe évite de reconnaître : après avoir profité du départ des autres, Moscou découvre qu’elle ne peut pas gagner seule contre le terrorisme au Sahel.
Une correspondance particulière de F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info
[1]https://bamada.net/terrorisme-en-afrique-la-russie-appelle-a-une-aide-internationale-sans-ingerence
[2]https://www.aljazeera.com/news/2022/2/17/france-allies-announce-military-withdrawal-from-mali
[3]https://issafrica.org/fr/iss-today/retrait-de-la-minusma-les-organisations-regionales-prendront-elles-le-relais
[4]https://www.reuters.com/world/africa/us-military-completes-withdrawal-key-drone-base-niger-2024-08-05/
[5]https://afriquemedia.tv/2023/02/20/end-of-operations-of-the-french-sabre-force-in-burkina-faso/
[6]https://acleddata.com/qa/qa-what-does-wagner-groups-exit-mali-mean-russian-activity-africa
[7]https://africacenter.org/fr/focus-sur/sahel/
[8]https://www.hrw.org/news/2024/03/28/mali-army-wagner-group-atrocities-against-civilians
