Les engrais, le riz, le coton : trois secteurs-clefs que l’UEMOA veut réinventer
La CEDEAO a été créée en 1975 pour promouvoir le développement économique des pays membres. A partir de 1993, l’organisation, qui s’ est dotée d’un nouveau statut lui assignant formellement une responsabilité dans la prévention et le règlement des conflits régionaux, s’implique directement dans les différends politiques. Cette dimension politique conduira le Mali, le Burkina Faso et le Niger à quitter, pour des raisons idéologiques, la CEDEAO et créer l’AES (Alliance des Etats du Sahel). Mais, appliquant le principe à partir duquel on ne fait de la politique que sur des réalités économiques, le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont restés membres de l’UEMOA.
Si je devais simplifier, je dirais que la CEDEAO gère les questions politiques et les problèmes électoraux, d’où la rupture entre la CEDEAO et l’AES ; en revanche, l’UEMOA s’attachant à consolider l’harmonisation économique entre les pays membres, la coopération est possible. Les pays de l’AES ont donc choisi de ne pas quitter l’UEMOA, c’est une bonne chose. C’est aussi une bonne chose que le ministre malien de l’Agriculture, le Dr Ibrahima Samake, ait accepté de recevoir dans son ministère, à Bamako, une délégation de l’UEMOA venue présenter, le lundi 1er juin 2026, son « livre blanc » consacré à trois filières agricoles prioritaires, le phosphate et les engrais, le riz et le coton textile.
Or, en Afrique de l’Ouest, alors que plus de la moitié de la population active est employée dans l’agriculture et que le potentiel de production dans ce secteur est important, la sous-région reste dépendante des importations pour nourrir ses habitants et fournir des engrais à ses exploitations agricoles. L’objectif, pour l’UEMOA, est d’accélérer la transformation du secteur agricole régional en orientant les politiques publiques et les investissements privés vers des filières jugées prioritaires afin d’assurer la croissance et la sécurité alimentaire.
Le « livre blanc » de l’UEMOA et les trois secteurs-clefs
Ce « livre blanc » n’est pas simplement une somme de recommandations, il s’accompagne d’un portefeuille de projets évalué à 6 000 milliards FCFA à mobiliser entre 2026 et 2040. Il est prévu de développer les trois filières clés qui sont au cœur des défis de souveraineté alimentaire et industrielle de la région et qui représentent des enjeux distincts : les engrais pour la productivité, le riz pour l’autosuffisance alimentaire et le coton pour l’exportation. La délégation de l’UEMOA était conduite par le Dr Paul Koffi, Commissaire au « Département du développement de l’entreprise, des mines, de l’énergie et de l’économie numérique », des secteurs stratégiques dont le développement doit se fonder sur la part importante accordée au secteur privé.
► Le secteur-clef des engrais – La région se caractérise par la faiblesse de la production locale d’engrais, ce qui oblige les États de l’UEMOA à importer massivement avec des achats d’engrais qui, selon la BCEAO, ont atteint près de 545 milliards de FCFA par an entre 2020 et 2024. Le blocus du détroit d’Ormuz, provoqué par la guerre entre l’Iran et les États-Unis, aggrave ce déficit structurel d’engrais. Une part significative des approvisionnements de l’Afrique en engrais dépend en effet des producteurs du Golfe. Il est donc essentiel pour la région d’assurer le développement local de la filière-clef des engrais, car, selon l’ONU, les conséquences les plus durables de la crise du commerce mondial pourraient concerner les engrais agricoles, ce qui impacterait encore plus négativement les cycles agricoles africains.
►Le secteur-clef du riz – Le riz, qui est, avec le maïs et le mil, l’aliment de base dans la région, illustre les faiblesses structurelles et les insuffisances de l’agriculture africaine. Là encore, si le potentiel de production est important, la production locale s’avère incapable de répondre à la croissance de la demande. L’UEMOA est obligée d’importer massivement du riz depuis l’Inde et la Thaïlande. Les pays qui importent le plus de riz sont la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Sénégal.
►Le secteur-clef du coton – Le coton est un produit d’exportation encore sous-transformé, alors qu’il constitue déjà une source majeure de devises pour plusieurs États producteurs comme la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali, les pays de l’UEMOA représentant près de la moitié de la production africaine de coton. Mais, la performance économique de l’écosystème du coton reste faible, la filière étant très peu industrialisée, ce qui limite la création des chaînes de valeur locale. Si la filière génère déjà d’importantes recettes d’exportation, la production continue d’être exportée sous forme peu transformée.
Un défi politique, financier et industriel
Le « Livre blanc » de l’UEMOA propose une vision de long terme, de 2026 à 2040, afin de renforcer dans la région la productivité et la compétitivité des filières agricoles. Le défi est politique avec la nécessaire coopération des Etats membres ; il est financier avec la mobilisation à grande échelle des finances publiques et des investissements privés ; il est industriel avec la création d’un vaste réseau d’entreprises dans le secteur agroalimentaire pour une transformation locale.
La Banque africaine de développement (BAD) rappelle, dans sa Revue annuelle sur l’efficacité du développement 2026, que l’agriculture représente encore 17% du PIB du continent, mais que les gains de productivité demeurent limités. L’agriculture doit rester un important levier de croissance et de développement de la région. Elle doit, pour cela, répondre à des fragilités structurelles persistantes, l’enjeu étant la sécurité et la souveraineté alimentaires de la région. Il est important que le Mali, par l’intermédiaire de son ministre de l’Agriculture, Dr Ibrahima Samake, partage cette vision portée par l’UEMOA.
Dans mes chroniques, j’ai toujours voulu rappeler l’importance de l’agriculture pour l’Afrique. Certes, le continent va s’industrialiser et des secteurs stratégiques (hydrocarbures, minerais) attirent les investisseurs. Mais, l’Afrique doit relever le défi de l’autosuffisance alimentaire et ne plus dépendre des importations massives. Pour les Nations Unies, « malgré un vaste potentiel agricole, l’Afrique importe encore pour des milliards de dollars de denrées alimentaires et dépend fortement de l’aide alimentaire. »
Pour le Dr Meshack Malo, représentant régional adjoint pour l’Afrique à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), si le potentiel agricole de l’Afrique est énorme, « malheureusement, on ne peut pas manger du potentiel. C’est l’histoire d’une Afrique qui ne parvient pas à exploiter son potentiel. » Le « Livre blanc » de l’UEMOA propose un chemin concret pour réinventer, dans trois filières-clefs, l’agriculture de l’Afrique de l’Ouest. Selon l’UEMOA, l’agriculture doit contribuer plus efficacement à la réduction du déficit de production alimentaire et participer de façon plus importante à l’économie africaine en créant des chaînes de valeur.
Christian Gambotti
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powe Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – Contact : cg@afriquepartage.org
